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Un pédagogue dans la cité

Philippe Meirieu, conversation avec Luc Cédelle, Desclée de Brouwer, 2012.

31 mai 2012

Un ouvrage passionnant à partir d’entretiens que Philippe Meirieu a accordés à Luc Cédelle. Il retrace son parcours, prend position sur certaines grandes questions, comme les compétences ou les dangers de la «  désinstutionnalisation  » de l’école, avec un engagement humaniste de fond, un respect des adversaires (qui peut agacer parfois…) et des précisions sur son rôle souvent caricaturé dans les tentatives de changer le système scolaire.


On pourrait penser que ce livre d’entretiens de Philippe Meirieu est un livre de circonstances. Il reconnait lui-même qu’il en a publié beaucoup et le regrette. Mais ces «  conversations  » avec Luc Cédelle sont bien plus que cela. D’abord parce que les questions posées par le journaliste sont loin d’être complaisantes, obligent à aller au bout du raisonnement, amènent le livre sur le terrain de la réflexion et non pas du simple commentaire. Et puis, parce que ce livre semble marquer une étape dans la vie et le parcours de Philippe Meirieu. Ce qui l’amène à vouloir faire le point, et à manifester une «  obstination clarificatrice  » à la hauteur des simplifications et des caricatures dont sa pensée a été l’objet.

Meirieu : un parcours

C’est donc cette volonté d’expliquer, encore et encore, qui est la marque de ce livre singulier. Mais il y a aussi dans cet ouvrage une dimension très personnelle qui l’amène à se livrer intimement, comme il l’a rarement fait. On y voit ainsi son parcours personnel et intellectuel qui part du catholicisme social et de l’éducation populaire à ses engagements actuels chez Europe-Écologie-Les-Verts.

Bien sûr, l’essentiel du livre porte sur la pédagogie, mais aussi sur la politique tant les deux dimensions sont entremêlées dans l’image que l’on a de Philippe Meirieu aujourd’hui. Il y a d’ailleurs une première volonté de clarification sur le rôle que celui-ci a joué durant le ministère Allègre et plus généralement sur son «  influence  » sur les évolutions pédagogiques des trente dernières années. On lui met sur le dos bien plus que ce qu’il a pu faire et dire, s’indigne-t-il. Et on lui attribue même des réformes avec lesquelles il n’est pas en accord !

De la publication de sa thèse en 1984, ses responsabilités de rédacteur en chef des Cahiers pédagogiques entre 1984 et 1990, son implication dans les Mafpen puis les IUFM jusqu’à son passage comme membre du conseil national des programmes, conseiller du ministre et organisateur d’une consultation (en 1997 et 1998) sur «  Quels savoirs enseigner dans les lycées ?  », Philippe Meirieu a incontestablement été «  dans le film  » de ces dernières années. Et, de fait, parce qu’il a été au milieu des années 80 «  propulsé comme référence  » selon sa propre expression en matière de pédagogie et de formation, il est devenu aussi la «  bête noire  » des antipédagogues.

Pédagogues vs «  antipédagogues  »

Il profite de ce livre pour revenir sur ce débat avec ce qu’il est convenu d’appeler les «  antipédagogues  » (laissons le qualificatif de «  républicains  » à d’autres débats). Dans un chapitre intitulé «  Des papiers gras dans la culture  », il estime que c’est la haine de la démocratie qui se cache derrière celle de la pédagogie. En d’autres termes, l’antipédagogue est foncièrement élitiste. Et le pédagogue, nous dit Philippe Meirieu, par le simple fait qu’il est un obstiné des médiations, est perçu comme coupable d’une sorte de «  trivialisation  » des savoirs.

On peut dire d’ailleurs que, dans ce livre, Meirieu règle ses comptes avec un certain nombre de polémistes qu’il accuse de caricatures et même d’une certaine paresse intellectuelle. Il y revient à plusieurs reprises et l’on sent que, derrière ces phrases, il y a aussi de la souffrance à avoir été ainsi vilipendé et moqué. Pourtant, on ne peut lui nier ce courage, il n’a jamais refusé le débat avec les plus sérieux de ses adversaires et a même publié plusieurs livres avec un certain nombre d’entre eux. Mais en courant le risque d’accorder une place trop importante à leurs thèses. Philippe Meirieu rappelle d’ailleurs une remarque de Jean-Pierre Astolfi (ancien président du CRAP) qui lui disait «  Parfois, tes livres me tombent des mains parce que j’ai l’impression que tu es capable de formuler de manière encore plus claire les objections de nos adversaires à nos propres thèses  ».

Dans la controverse, on ne peut nier que Meirieu prend en compte les thèses qui lui sont opposées (ce qui est loin d’être le cas pour ses, nos adversaires…). Mais cela le conduit quelquefois à concéder des arguments et à donner l’impression (fausse) d’un reniement ou d’un changement de position.

Pédagogues vs didacticiens

Autre débat sur lequel Philippe Meirieu revient, celui qui confronte les didacticiens et les pédagogues. Ici on n’est plus dans la polémique, mais dans un débat au sein des sciences de l’éducation. Mais il est pourtant essentiel, car il a de fortes incidences sur la manière de concevoir la formation, et aussi les programmes. Meirieu nous rappelle que si on enseigne toujours quelque chose (ce que rappellent les didactiques) on enseigne toujours aussi ce quelque chose à quelqu’un et pour un projet précis (ce que rappelle la pédagogie). Il déplore que, trop souvent, les travaux des didacticiens (pas tous, heureusement) aboutissent à une forme de programmation segmentée et utilitariste qui oublie le sens des apprentissages et la motivation des élèves. La construction des programmes scolaires se ressent de ce rapport de force. La formation des enseignants aussi.

Il revient aussi dans un autre chapitre sur les critiques portées aux sciences de l’éducation. Le procès en scientificité qui a souvent été fait aux disciplines qui constituent ce bloc a conduit, selon lui, à une surenchère scientiste qui a nui à la tradition pédagogique généraliste. En d’autres termes, les pesanteurs universitaires ont contribué à isoler la réflexion des pédagogues. Le livre évoque même dans un chapitre «  la chasse au pédagogue  » comme Meirieu accusé de ne pas être «  scientifique  » et d’être un idéologue. Il règle son compte à cette accusation avec ce rappel bienvenu : «  À vrai dire, je ne crois pas à l’existence d’une posture scientifique parfaitement “objective” en sciences humaines : je crois que tout chercheur est porteur de valeurs et qu’il les manifeste aussi bien à travers le choix de ses objets de recherche, qu’à travers ses méthodologies et le moindre de ses comportements à l’égard des acteurs sociaux qu’il côtoie. L’alternative, alors, n’est pas entre “la scientificité pure” et “l’engagement militant”, elle est entre l’engagement assumé, identifiable et critiquable […] et l’engagement implicite, peu identifiable et ainsi à l’abri de toute critique…  »

Débat sur les compétences

Enfin, ce livre d’entretiens revient sur la question des «  compétences  ». On se souvient qu’une polémique était née en septembre 2011 après des propos dans le Monde à l’occasion d’un entretien avec Marcel Gauchet et intitulé «  Contre l’idéologie de la compétence, l’éducation doit apprendre à penser  ». Cet entretien avait fait l’objet de plusieurs interprétations dans le petit monde de l’éducation. Pour les uns, Philippe Meirieu revenait sur des idées défendues aujourd’hui par son «  camp  » et son discours était analysé en termes de reniement (un polémiste antipédago et conservateur appelait même Meirieu à le rejoindre). Pour d’autres, il y avait une interpellation à questionner les pratiques et une alerte sur les dérives possibles de cette approche.

Dans ce livre, Philippe Meirieu précise encore plus sa pensée avec ce passage : «  La situation actuelle dans laquelle je me trouve, sur cette question des compétences, est d’autant plus étrange que c’est un point sur lequel mes analyses ont très peu varié. J’ai toujours dit que la notion de compétence avait deux avantages : d’une part, s’opposer à l’“idéologie des dons” par son caractère volontariste (les dons, on les a, les compétences, on peut les acquérir) et, d’autre part, attirer notre attention sur la question du transfert des connaissances, c’est-à-dire de la possibilité d’utiliser des savoirs en dehors du contexte de leur acquisition. Mais je me suis aussi toujours méfié de la totémisation des compétences et, à fortiori, de leur hégémonie, pour plusieurs raisons fondamentales. D’abord, parce que le pilotage de l’enseignement ou de la formation par les référentiels de compétences me parait porter en lui la dérive de l’atomisation des savoirs en une multitude de “comportements observables”. Dès lors, en effet, que l’on veut absolument vérifier l’acquisition des compétences de manière “parfaitement objective”, on est amené à découper cette acquisition en unités sur lesquelles aucune hésitation ne sera possible et à propos desquelles on pourra dire sans hésitation “acquis” ou “non acquis”.  »

Le discours de Philippe Meirieu est donc bien un discours intellectuel, exigeant, et de mise en garde par rapport aux dérives des innovateurs et qui essaient de faire bouger l’école. C’est comme cela qu’il a été compris «  dans son camp  »… Parce que le doute permanent sur ses pratiques est du côté des pédagogues.

Mais d’une certaine manière, Philippe Meirieu le reconnait lui-même, ses propos peuvent aussi s’inscrire dans un contexte politico-syndical et servir de justification aux plus conservateurs. Et, à son corps défendant, son discours a alors été perçu comme un alibi pour ceux qui ne veulent pas faire bouger l’école et qui ont le dogmatisme de ceux qui ne doutent jamais… Là aussi, le pédagogue met les points sur les «  i  » : «  J’ai tout lieu de croire que ceux qui se retrouvent à mes côtés et pourfendent aujourd’hui les compétences le font souvent pour d’autres raisons et, surtout, avec d’autres intentions que les miennes. Loin de s’inquiéter de l’écrasement de la notion de “situation d’apprentissage” – issue de Rousseau et de l’Éducation nouvelle et prise aujourd’hui en tenaille par le couple “objectif/évaluation” –, ils semblent plutôt nostalgiques du modèle transmissif traditionnel… quand ils ne basculent pas dans l’éloge de l’ineffable qui deviendrait la seule parade aux dérives de la marchandisation. […] Comme si un vague humanisme anticapitaliste pouvait servir d’alternative crédible à l’idéologie mondialisée de l’évaluation standardisée des comportements humains en éducation. Pire encore : je me demande si certains contempteurs des compétences – qui me félicitent de les avoir rejoints sur des positions que je défendais bien avant eux – ne trouvent pas dans cette critique de quoi nourrir, avec un vernis progressiste, leur profond conservatisme.  »

Alerter sur les dérives

Philippe Meirieu fonctionne intellectuellement en essayant de voir les dérives possibles pour mieux les prévenir. Sur les compétences, comme sur bien d’autres sujets, elles sont nombreuses. C’est le cas du développement des «  procédures  » qui conduit à une forme d’«  évaluationnite  ». On pense bien sûr aux livrets de compétences qui ne sont pas exempts de critiques. Mais plus globalement, il s’élève contre tout ce qui peut gêner le travail des enseignants et éloigne de la question du sens des apprentissages. «  Une partie des établissements scolaires ne fonctionne plus que sur du faux-semblant : la transmission des savoirs n’y structure plus l’organisation scolaire  », écrit-il.

Plus globalement, Meirieu s’insurge contre un «  discours intermédiaire inspectoral  » qui produit une vulgate souvent bien éloignée des thèses initiales qu’il a défendu. Le chercheur, lorsqu’il devient politique, ne retrouve plus forcément dans les dispositifs mis en place les principes énoncés au départ.

Il constate aussi, comme François Dubet avant lui, la désinstitutionnalisation de l’école. Et il s’en inquiète. Il prône une «  verticalité démocratique  » pour lutter contre l’individualisme social. Et il veut réinstitutionnaliser cette école. «  Je pense plutôt qu’il faut retrouver l’autorité de l’école pour lutter contre l’autoritarisme à l’école  », affirme-t-il face à Luc Cédelle, qui s’inquiète du tournant nostalgique, voire réactionnaire, que peut avoir ce propos. Et pour rétablir cette institution, il faut certes reconstruire des rituels, mais surtout il faut lui redonner de l’ambition (celle de l’éducabilité de tous) et redonner une responsabilité aux enseignants. Loin des procédures.

École et société

Mais cette école ne peut se réinventer seule. «  J’assume pleinement la formule qui figure sur la couverture des Cahiers pédagogiques dont je fus, jadis, rédacteur en chef : “Changer la société pour changer l’école, changer l’école pour changer la société”. Je crois, en effet, que, sans une action politique énergique, la société libérale continuera à se développer en opposition aux valeurs de l’école pour lesquelles travaillent les éducateurs et les professeurs. Je pense qu’il est devenu urgent d’inverser la vapeur avant que notre système éducatif, à force de se lézarder sous les coups et l’usure, ne s’effondre vraiment… Mais en même temps, la position qui consisterait à attendre que la société change pour agir dans le domaine éducatif ne me parait ni responsable ni défendable. Je crois donc essentiel de conjuguer le levier proprement politique avec une action déterminée même si elle apparait ponctuelle et dérisoire sur le terrain pédagogique.   »

Le politique qu’est devenu Meirieu n’oublie pas le pédagogue et les changements qui s’opèrent, ici et maintenant, au sein de la classe et de l’établissement.

Mais dans le rapport entre l’école et la société, on peut aussi faire part d’un étonnement et peut-être même d’un manque dans la pensée de Philippe Meirieu. En effet, il évoque très peu les nouvelles technologies ou, lorsqu’il les évoque, c’est pour s’inquiéter de leur développement et de la mise en concurrence avec l’école et des risques de dépendance aux écrans que cela engendre. Or, on sait que ces nouvelles technologies sont aussi le vecteur pour de nombreux enseignants d’aujourd’hui pour aller dans le sens de l’innovation pédagogique, et que, dans ce domaine, comme dans bien d’autres il faut parier sur une éducation à un usage raisonné de ces outils.

Sur ce point, la position de Philippe Meirieu semble un peu décalée et très traditionnelle (on n’osera pas la qualifier de réactionnaire !) et peu en phase avec l’évolution des pratiques pédagogiques actuelles. Tout comme son positionnement sur le travail par compétences peut aussi apparaitre, comme nous l’évoquions plus haut, comme un attachement à une vision très classique de la culture.

Mais au-delà de ces quelques critiques et regrets, en refermant ce livre, on a surtout le sentiment d’avoir lu un exposé sincère et rigoureux de la pensée d’un homme qui ne cesse de rattacher ses travaux et son action à des valeurs clairement énoncées et auxquelles il essaye de se tenir. N’est-ce pas une belle définition de ce qu’est la pédagogie et le travail d’«  un pédagogue dans la cité  » ?

Philippe Watrelot

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