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N° 540 - Voie professionnelle : (r)évolutions en cours

Un modèle d’enseignement à saveur québécoise

Abdelhafid Daoudi

Le système québécois des collèges d’enseignement général et professionnel est une des voies de recherche d’articulation entre enseignement scolaire, enseignement supérieur et monde du travail.

Le modèle québécois de l’enseignement a connu une évolution considérable dès 1960 : la révolution tranquille engage le Québec vers de profondes transformations dans une optique de modernisation. En 1961, le gouvernement libéral crée la Commission royale d’enquête sur l’enseignement. Suite à des visites de terrain aux États-Unis et en France, elle présente le rapport Parent qui remet en cause l’enseignement québécois.

Sur sa recommandation, le ministère de l’Éducation est créé et de ce fait, la séparation de l’État et de l’Église est définitive. Dès lors, cette dernière perd ses prérogatives sur l’enseignement scolaire. L’éducation devient, donc, un droit pour tous les citoyens. Cette importante réforme est « liée, d’une part, aux nouveaux besoins d’éducation et, d’autre part, à l’incapacité du système scolaire traditionnel de répondre à ces besoins   » [1]. C’est le moment idéal pour augmenter le taux de scolarisation et améliorer la qualité de la formation professionnelle. Le Québec a donc inventé son propre projet en 1967, un modèle riche qui s’inspire de diverses expériences, mais à saveur québécoise : offrir une structure d’enseignement supérieur intermédiaire entre le secondaire et l’universitaire, appelée le collège d’enseignement général et professionnel (Cegep). Cet établissement d’enseignement collégial proposait des formations techniques et préuniversitaires afin d’obtenir le diplôme d’études collégiales (DEC). Les DEC préuniversitaires sont d’une durée de deux ans et mènent à l’université, tandis que les DEC techniques durent trois ans et permettent d’intégrer le marché du travail ou de finir les études dans certains programmes universitaires. Depuis 1984, le département de la formation continue proposait des programmes professionnels, de 300 à 1 500 heures, afin d’acquérir une attestation d’études collégiales en vue d’accéder rapidement à l’emploi.

Les réformes scolaires dépendent de la singularité de chaque pays. En France, l’essor économique des Trente Glorieuses a suscité la naissance des instituts universitaires technologiques (IUT), qui ont des missions similaires aux Cegeps [2]. Au Québec, le système éducatif comporte quatre niveaux : préscolaire-primaire, secondaire, collégial (préuniversitaire) et universitaire, alors que celui de la France ne contient que trois paliers : primaire, secondaire et universitaire. Le Québec a été convaincu que le Québécois de cette décennie devait être différent de celui du passé : le Cegep avait vocation à former des professionnels qualifiés et instruits, capables de s’intégrer dans le monde moderne.

Une réforme démocratique

Le Cegep est une institution publique permettant de véhiculer les valeurs démocratiques comme l’accessibilité et l’égalité des chances. Un enseignement de haut niveau devient à la fois un droit pour tous et un instrument pour moderniser la société. C’est la démocratisation d’un enseignement supérieur de masse : assurer la réussite du plus grand nombre et former des citoyens capables de s’exprimer sur des sujets qui les touchent dans l’espace public. Pour y arriver, il faut maintenir un niveau scolaire adéquat, afin que les futurs citoyens saisissent la complexité de la société démocratique dans laquelle ils vivent. Cela dépend essentiellement du degré d’éducation et de la compétence civique, mesurée par plusieurs indicateurs : le taux de scolarité, la lecture et la connaissance politique.

Sur le plan économique, la finalité du Cegep était, selon le ministère de l’Éducation, de «  parfaire et confirmer la formation générale de l’étudiant au moyen de certaines disciplines de synthèse comme les lettres et la philosophie ; permettre ensuite à l’étudiant d’amorcer ou de compléter sa formation professionnelle   » [3]. Cela représentait un investissement social capable d’offrir un nombre suffisant de diplômés spécialisés dans le monde de la culture et des sciences humaines. Ce type d’enseignement supérieur est à la fois une orientation humaine et économique.

Dès 1980, le Québec a pris conscience qu’il est central de continuer à soutenir le changement et l’innovation à l’aide de l’enseignement, car l’apprentissage occupe une importance capitale pour l’avenir ; il faut assurer une adéquation de la main-d’œuvre aux besoins du marché du travail, notamment avec l’émergence de standards internationaux de compétence. Le Cegep a développé une structure organisationnelle solide pour la formation continue. À travers ce service, il a su conserver un lien solide avec les entreprises et n’a cessé de s’ajuster pour répondre à leurs attentes.

Suite à la crise mondiale et à la montée du néolibéralisme, l’État reconfigure sa politique d’intervention, qui prend la forme d’un partenariat avec le secteur privé et la société civile. À ce stade, l’État privatise quelques sociétés d’État. Cette coopération s’accentue dès 1990 par une stratégie de décentralisation et l’implication des citoyens. En effet, la légitimité de l’intervention de l’État prendra la forme du partenariat, qui est une nouvelle politique qui associe le développement économique au social et qui met l’accent sur le développement régional. Plus précisément, après une série de concertations entre le gouvernement québécois et les municipalités, le gouvernement libéral adopte la réforme Ryan en 1992, qui consiste à transférer certaines responsabilités de l’État aux régions avec l’implication de la société civile : associations, syndicats, les centres communautaires et, bien évidemment, le Cegep (qui est un acteur principal dans cette politique de la coopération). Dans cette optique, l’enseignement au Cegep est donc un outil indispensable. Il s’agit ici d’un choix binaire, entre une vision classique de l’enseignement supérieur et une nouvelle vision innovante de l’avenir, ce qui permet de rendre la fonction du Cegep plus dynamique et créative. L’enseignement au Cegep a besoin d’un changement de fond et non de forme.

Perspectives actuelles

De nos jours, les divers acteurs sociaux, économiques et étatiques partagent l’idée de favoriser la réussite au Cegep d’un plus grand nombre d’étudiants, tout en maintenant des standards de compétences élevées. L’usage des TICE (technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement) est un moyen efficace pour y parvenir et faciliter la mobilisation des étudiants dans le développement de leurs compétences. À travers les TICE, le partage d’information est plus fluide. De fait, l’apprentissage gagne en interactivité et profite de la guidance personnalisée de chaque étudiant. Les liens qui se créent entre les formateurs et les étudiants eux-mêmes renforcent la coopération et la cohérence des groupes. Aujourd’hui, les savoirs ne sont plus des défis en tant que tels, parce qu’ils sont largement accessibles en ligne. Mais il faut avoir l’esprit critique pour vérifier la pertinence et la crédibilité de l’information présentée sur le net. Dès lors, il faut plus expliquer aux étudiants comment chercher l’information, la comprendre, l’utiliser et la hiérarchiser efficacement. De surcroit, les TICE sont des moyens de mettre à jour les compétences.

Par ailleurs, le Cegep reste toujours à l’écoute des entreprises, il s’autorégule en fonction de leurs attentes. Par exemple, en février 2016, le département de la formation continue du Cegep de Saint-Jérôme, en collaboration avec Emploi-Québec, a créé une attestation d’études collégiales en technologie des véhicules électriques, en réponse au manque de travailleurs qualifiés spécialistes dans ce nouveau champ pointu.

Et après ?

Le détour par l’histoire du Cegep permet un regard historique sur l’évolution du système québécois : la créativité québécoise a inventé son propre projet. Le modèle américain était utilisé plutôt comme un contremodèle. [4] Afin que le modèle préuniversitaire confirme son succès, il devra réduire au maximum les frontières entre le Cegep et son environnement (les instituts publics et les entreprises). Une implication active des étudiants serait aussi souhaitable dans la vie communautaire et sociale en exerçant des projets au sein de ces instituts et dans un domaine qui touche à la fois les compétences de leurs programmes et les objectifs de ces instituts.

Ainsi, le Cegep devra continuer à répondre aux attentes des entreprises par le renforcement des stages et des formations en alternance travail-études (ATE). Cela permet aux étudiants de décontextualiser et recontextualiser leurs compétences, dans l’optique d’accumuler une expérience significative en lien avec leurs études. D’un côté, le Gouvernement et le patronat devraient faciliter les programmes de subventions et encourager les entreprises à intégrer les étudiants par des stages rémunérés et des projets en ATE payés. Et d’un autre côté, ils devraient investir fortement dans les projets internationaux pour proposer ce modèle aux pays intéressés, notamment ceux qui sont francophones.

À ce propos, on peut considérer l’expérience sénégalaise comme exemplaire. En 2013, le Sénégal a abandonné son allié traditionnel qui est la France, en mettant en place des Instituts supérieurs d’enseignement professionnel, projet inspiré par nos Cegeps. Si les acteurs cegepiens travaillaient efficacement sur cet axe, l’expérimentation de nos partenaires sénégalais pourrait ouvrir la porte aux autres pays dont le système d’enseignement vit des difficultés. C’est le pas qui pourrait apporter encore au Cegep une double crédibilité et réussite, interne et externe.

Abdelhafid Daoudi
Professeur à la formation continue au Cegep de Saint-Jérôme, Québec


[1Paul-Émile Gingras, «  Vers la réforme scolaire  », Pédagogie collégiale, vol. 6, n° 1, 1992.

[2Après deux ans d’études à l’IUT, l’étudiant peut s’inscrire en troisième année à l’université, mais ce cheminement ne prend pas le sens d’études préuniversitaires.

[3Paul-Émile Gingras, «  Vers la réforme scolaire  », Pédagogie collégiale, vol. 6, n° 2, 1992.

[4Voir Guy Rocher, «  À la défense du réseau collégial  », Pédagogie collégiale, vol. 17, n° 4, 2004.

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Voie professionnelle : (r)évolutions en cours
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