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L’actualité éducative du N°384 - Mai 2000

Un ministre s’en va...un autre arrive. Où va la réforme ?

Par Hélène Eveleigh

Deux points de vue sur ce qui vient de se produire.
Sans s’opposer radicalement, ils ne regardent pas les choses de la même manière.
L’un met en avant la nécessaire réforme, l’autre se soucie d’abord des enseignants et éducateurs appelés à la mettre en œuvre...

Que voulaient les manifestants ?

Allègre démission ! Maintenant, la question est de savoir ce que voulaient d’autre les enseignants et ce qui est nécessaire pour l’école : ce n’est pas forcément la même chose. Des postes, oui : en supprimer en ZEP est contradictoire avec la notion de ZEP, ne pas créer de postes d’infirmières, de médecins scolaires ou d’assistantes sociales quand on leur demande davantage est une erreur. Mais l’école n’est pas le seul service public qui a besoin de postes, et, en dehors des cas aberrants, qui doivent être éliminés, l’efficacité de l’enseignement ne découle pas automatiquement du nombre d’élèves dans la classe ; de même qu’une classe unique, avec un effectif décent n’est pas une catastrophe pédagogique.

Autre postulat implicite : la qualité de l’enseignement serait proportionnelle au nombre d’heures de (véritables) cours ; diminuer ce nombre sous prétexte d’aider les élèves à assimiler les contenus et à acquérir les compétences nécessaires serait une négation du droit de tous les élèves à recevoir un enseignement de « haut niveau » et serait donc antidémocratique. Mais l’environnement social et culturel a changé, on ne peut proposer à des lycéens maintenant recrutés dans toutes les couches du pays ce qui convenait, avant la démocratisation, à des lycéens peu nombreux et beaucoup plus homogènes. Proposer de nouvelles méthodes sans rien sacrifier de la qualité est la gageure à relever aujourd’hui : « on ne peut continuer à juxtaposer ou à superposer sans cohérence des éléments de solution dont les vertus escomptées se révèlent rapidement caduques ; une véritable rénovation de l’enseignement exige que le problème soit repris à la racine : c’est l’ensemble des contenus de l’enseignement qui doit être repensé, en fonction de principes et d’objectifs clairement définis », disait déjà Savary, dont les réformes ont été décriées par beaucoup d’enseignants.

Contradictions

Il est clair que les manifestants poursuivaient des objectifs contradictoires, les uns voulant que rien ne change, les autres voulant au contraire que le changement soit poursuivi fermement et pourvu des moyens indispensables. Le clivage n’est pas entre droite et gauche ; il serait facile de relever les proclamations ultra-conservatrices de bien des enseignants qui s’affirment d’extrême-gauche.

Pour les tenants du « on arrête tout », il faut effacer ces innovations pédagogiques qui permettent un contact plus direct entre l’élève et l’enseignant, qui aident l’élève à entrer dans la tâche proposée, qui prennent acte de ce que le découpage disciplinaire actuel n’est pas inscrit dans la nature profonde du savoir et de ce que beaucoup d’élèves vivent dans des conditions culturelles qui n’en font pas des familiers de la vieille culture française que nous aimons. Abolir cette ECJS (éducation civique, juridique et sociale), où certains voient une concurrente responsable d’une diminution de leurs horaires mais qui est peut-être un des moyens de rendre les jeunes plus conscients de ce que signifie leur appartenance à une société. Maintenir un baccalauréat « national et anonyme » comme s’il fallait ne rien connaître de l’élève pour bien le juger, comme si dans les universités les diplômes n’étaient pas délivrés par des jurys internes et si les admissions en classes préparatoires n’étaient pas décidées par les conseils de classe bien avant le baccalauréat. En finir avec les IUFM, où l’on ose dire qu’un « haut niveau » de connaissances universitaires ne confère pas automatiquement la capacité de faire acquérir ces connaissances par les élèves. Tenir les études en lycée professionnel soigneusement à l’abri des entreprises. Etc.

Les questions demeurent

M. Allègre parti, ces questions demeurent. Avec quelques éléments nouveaux. Les manifestations ont vu une forte implication des parents, et souvent des élèves. Va-t-on demain fermer la porte aux parents quand ils voudront donner leur avis non seulement sur les postes mais sur les méthodes ou les contenus : ne sutor ultra crepidam ? Quant aux élèves, outre le scandale déontologique que constitue ici ou là la façon dont on leur a fait croire que les réformes les menacent (j’ai vu des jeunes afficher « Non aux TPE » !) ou que la qualité de leur formation est en raison directe du nombre d’heures de (vrais) cours, que feront les jurys de bac si tout le programme n’a pas été vu pour cause de grève ? On prendra tout le monde, et on dira que le niveau a encore baissé, à cause des réformes bien entendu ? Ou faudra-t-il des diplômes non millésimés ?

On peut aussi se demander si la durée des manifestations a contribué à maintenir dans l’opinion une image positive des enseignants, et si voir brûler publiquement des cartes d’électeur pour montrer l’opposition au ministre est bien de nature à développer chez les jeunes le sens de la citoyenneté responsable et du juste rapport entre l’arme et la cause. Les questions d’école doivent-elles se traiter de la même façon que le calendrier de la chasse ?

L’école doit former l’esprit critique. Les enseignants aussi doivent exercer leur esprit critique sur leurs objectifs et leur comportement.

Jacques George, Professeur honoraire de l’IUFM de Paris.


J’ai manifesté...

Oui, j’ai manifesté contre mon ministre et j’ai crié malgré la désapprobation de collègues, d’amis, de mon syndicat même. J’ai marché malgré des voisins de manif dont je ne partage ni les options politiques ni les absences pédagogiques. J’ai protesté pour être en accord avec moi-même, pour rester crédible devant mes élèves que je cherche à former à la rigueur intellectuelle, à l’honnêteté et à l’esprit critique.

J’affirme que mon travail ne doit pas être dénigré pour le plaisir de quelques phrases assassines caressant l’opinion publique. (Et puis, Djamel ne veut pas travailler pour une feignante, alors...). J’ai constaté que les mensonges laissent des traces même s’ils sont suivis d’un démenti de sous-fifres. (Le papa de Johnny n’aimait déjà pas l’école, il n’a pas que de bons souvenirs, alors, il ne va pas faire confiance à la prof absente, en formation, qu’on paye trop, qui est toujours en vacances, qui...).

Je m’étonne que l’on demande aux lycéens leur avis sur les contenus des programmes. Je m’effare de voir l’expression - utile - de leurs difficultés amener une diminution de leurs horaires et une redéfinition des services des enseignants.

Je refuse le sort réservé aux contractuels, aux vacataires, dont nous jugerions les conditions d’emploi inadmissibles dans le privé. Je refuse le sabotage de la formation continue, indispensable pour la mise en œuvre des réformes, au nom du fantasmatique zéro défaut.

« Le fond de l’affaire c’est que j’incarne la réforme avec un grand R. Or ces gens-là ne veulent pas de réforme. Je pense plus particulièrement au SNES qui a eu ma peau alors qu’il ne représentait qu’une partie seulement des enseignants ». (C. Allègre in Le Monde du 4 avril). 70 % à 80 % des enseignants étaient en grève contre le mépris, pas pour le SNES. Gouverner, c’est réformer l’enseignement. La transformation des syndicats est l’affaire des syndiqués, pas un objectif ministériel.

Ne pas mettre « la charrue avant les bœufs »

Passer plus de temps au lycée ? Pourquoi pas, mais avec des locaux pour chaque discipline, des réseaux d’ordinateurs, des photocopieurs sous la main, Internet comme outil banal. Aujourd’hui, rien n’est conçu pour que les profs se rencontrent, travaillent dans leur établissement, voient leurs élèves en dehors des cours. Diminuons l’effectif des lycées d’un tiers environ ; faisons de la place pour aménager des bureaux, des salles de réunion. Qui se plaindra d’un nouveau lycée à taille humaine ?

Se donner les moyens de convaincre

Une réforme se prépare avec des spécialistes et des gens du terrain, s’expérimente, se diffuse à tous niveaux (le BO comme référence, pas comme information).

Réformer, c’est toucher les équilibres, c’est faire peur. Il faut tout mettre en œuvre pour réussir. Réformer, c’est former : pourquoi les profs sauraient-ils spontanément faire ce qu’ils n’ont jamais fait ? Ne peut-on, à eux aussi, appliquer le principe d’éducabilité ? Avant de préparer leurs élèves à une nouvelle épreuve d’examen, les profs veulent un peu de temps... Ils sont plus entraînés à disserter qu’à inventer.

Faire confiance au lieu de dénigrer

Depuis 1984, dans les lycées, on a changé. On a accueilli une nouvelle population lycéenne et on essaye de démocratiser, pas seulement de massifier. Mais si l’on ne maintient pas un vrai niveau d’exigence et de travail, cette réussite n’est qu’une trahison.

Aussi, si les nouvelles pratiques comme l’aide individualisée sont bien accueillies par une majorité de profs, la diminution de l’horaire-classe est vécue comme une incohérence. On ne peut pas faire l’impasse sur le temps nécessaire aux apprentissages essentiels : lire et rédiger. Les TPE sont aussi une formidable occasion de travailler autrement que l’on risque de gâcher en singeant des expérimentations et en réglant les problèmes matériels d’un trait de plume tardif.

Il faut s’appuyer sur tous les personnels qui peuvent accompagner une réforme, y compris les chefs d’établissement. Ils sont nombreux maintenant à savoir organiser des journées de projet, de recherche, des ateliers qui feront écho aux propositions et qui prendront en compte la cohérence globale du fonctionnement de l’établissement. Il faut convaincre et faire jouer leur rôle d’animateurs aux inspecteurs, aux professeurs formateurs, aux conseillers pédagogiques. Enfin, professeurs principaux, documentalistes, CPE porteront une réforme si l’on veut bien leur donner les responsabilités qui leur reviennent.

Et après, après... Il faudra tenir.

Hélène Eveleigh, Professeur de lettres en lycée, académie de Créteil.