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Un lycée pavé de bonnes intentions

Richard Descoings et Cyril Delhay, Robert Laffont, 2010, 196 p.

22 novembre 2010

En janvier 2009, Richard Descoings est chargé d’une mission sur la réforme du lycée. Cette mission venait après l’échec de la première tentative de réforme initiée par le recteur De Gaudemar, les conflits avec les lycéens et les enseignants (avec la crainte d’une contagion de la crise grecque) durant l’automne 2008. Le rapport qu’il rendra début juin 2009 servira de base pour la réforme mise en œuvre par le ministre Chatel et qui s’applique à partir de la rentrée de cette année 2010. Un lycée pavé de bonnes intentions est d’abord le récit de ces cinq mois de consultations où Richard Descoings et sa petite équipe ont sillonné la France et rencontré et écouté de très nombreux lycéens. La mission Descoings a joué ainsi un rôle de médiation comme l’ont fait auparavant, les consultations Meirieu ou Thélot. C’est peut-être la partie la plus intéressante de cet ouvrage, car il offre une sorte de « miroir » de la jeunesse et de ses aspirations et donne la parole aux jeunes. Et ce qu’on lit dans ces lignes consacrées aux « rêves de lycéens » c’est une très forte « demande de sens » alors que beaucoup décrivent un lycée « entre l’ennui et l’effroi » marqué par l’absentéisme et la résignation. « Voilà pourquoi une politique du lycée n’est pas seulement une question de pédagogie, de nombre d’heures d’enseignement réparties en plusieurs disciplines, de taux de réussite au bac, mais plus fondamentalement la question de l’estime de soi, de la confiance en soi données à des jeunes en train de devenir des adultes » écrit Richard Descoings dans un plaidoyer pour un lycée qui ait un regard bienveillant sur les élèves et qui redonne du sens aux études. Bien loin de la lamentation sur la supposée « baisse du niveau » à laquelle les auteurs s’attaquent dans un chapitre bien senti.
Ce tour de France des lycées donne aussi à voir un constat de la situation d’un élément clé de notre système éducatif. Et l’auteur, bon connaisseur de la machine, livre alors une analyse sans complaisance de son fonctionnement et de ses blocages. Parmi les blocages, il y a le cloisonnement du système. Richard Descoings rappelle dès le début du livre que « le lycée, ça n’existe pas » et qu’on a tendance à oublier que le lycée général qui fait l’objet de toutes les attentions des médias ne doit pas faire oublier le lycée technique et le lycée professionnel. Autres blocages liés à ce cloisonnement : le poids des disciplines et les logiques syndicales. À chaque tentative de réforme des lycées, les principaux obstacles souligne-t-il, viennent de ce que chaque discipline est défendue pour elle-même par les professeurs qui sont chargés de la transmettre et qui sont attachés à une conception traditionnelle de leur métier. Et il précise : « Il est donc le plus souvent faux de dire que les professeurs et leurs représentants syndicaux "s’opposent aux changements". Ils sont bien plutôt et tout simplement extraordinairement attentifs au maintien de la définition d’un métier qu’ils ont choisi souvent par amour d’une discipline ». Il pointe aussi l’attachement au caractère « libéral » de l’exercice de leur métier qui conduit à une réticence des enseignants au travail en équipe et à l’idée que l’équipe de direction puisse avoir son mot à dire sur les questions d’organisation de la pédagogie.
Finalement, la question qui est posée dans ce livre est celle de la « gouvernance ». Comment réformer ? Comment faire évoluer le système éducatif ? À plusieurs reprises dans le livre, on y reprend une expression de Norbert Alter qui parle d’ « innovation ordinaire » plutôt que de réforme, l’auteur évoque aussi le pragmatisme qui l’anime. Pour Richard Descoings, l’idée est de proposer des pistes d’évolution qui fassent évoluer les pratiques et les relations au sein des établissements : l’accompagnement, les enseignements d’exploration, l’autonomie des établissements... On peut trouver (et nous l’avons dit avec d’autres en son temps [1]) que ce sont en effet des pistes d’évolution qui à terme peuvent changer un peu les choses et qu’elles offrent des marges de manœuvre dont peuvent se saisir les différents acteurs du système. Mais est-ce suffisant ? Toutes les conditions sont-elles réunies pour que ces changements soient durables ?
Le livre lorsqu’il détaille les principaux éléments de la réforme court le risque alors de rester dans un catalogue de mesures manquant d’ambition et dont les effets disparaitront au fil du temps et de l’épuisement de la bonne volonté. En ce qui concerne l’ambition, on doit aussi souligner que la réforme Chatel est déjà en retrait par rapport aux propositions Descoings. En particulier, sur la nécessité de dépasser le cloisonnement entre lycée général, technologique et professionnel que Descoings appelle de ses vœux et qui semble passée aujourd’hui par pertes et profits.
Richard Descoings aborde aussi la question des moyens pour réaffirmer que le lycée « est le niveau où notre pays investit le plus avec le plus de constance » et il prône une meilleure affectation des ressources. Mais on peut craindre que dans le contexte d’austérité, les efforts de réforme et les « innovations ordinaires » évoquées plus haut disparaissent dans la logique comptable. De même que les nouveaux dispositifs (tels que l’accompagnement) ne pourront s’installer durablement que si un réel effort d’accompagnement et de formation est proposé. On en est loin et c’est ce qu’on peut lire en filigrane dans cet ouvrage et dans son titre même. Car la réforme du lycée et de tout le système éducatif d’ailleurs suppose un effort et une ambition qui aille bien au-delà des bonnes intentions.

Philippe Watrelot



[1Page 138, Richard Descoings rappelle d’ailleurs le rôle du CRAP et du rédacteur de ces lignes dans l’animation avec plusieurs syndicats et associations du groupe De l’ambition pour la réforme des lycées.