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Un journal scolaire pour réussir (à) l’école, vers une pédagogie du chef-d’œuvre

Jean-Pierre Marcadier. ESF sciences humaines, 2017

12 février 2018

L’histoire commence le 17 février 1986, précisément : « Monsieur… On va faire un journal, pour dire ce qui va pas à l’école, pour qu’on nous écoute, pour donner notre avis, la cantine, l’internat, le règlement intérieur du lycée… Est-ce que vous pouvez nous aider ? ». Le projet du journal scolaire le plus ancien était lancé par des élèves qui se situaient d’emblée dans un cadre coopératif, mais aussi revendicatif où enseignants et lycéens allaient devoir travailler ensemble. Au fil de son existence, Le Mur témoigna d’événements des plus importants de l’histoire contemporaine ; il envoya, quelques années après cette phrase fondatrice, un groupe de reporters-adolescents faire un travail sur la chute du mur de Berlin. Il interviewa des ministres, des recteurs, des sommités politiques. Et surtout, il survit depuis plus de trente ans, passant les générations d’enseignants et d’élèves.

La lecture de l’ouvrage de Jean-Pierre Marcadier ne laisse pas de surprendre. Pourtant, le titre nous prévient : il s’agit de réussir autant à l’école que de réussir l’école. L’effet graphique, mettant la préposition « à » entre guillemets, n’est pas une coquetterie. L’ouvrage va bien au-delà de la simple relation d’une expérience pédagogique heureuse qui a pu durer dans le temps. Jean-Pierre Marcadier nous décrit un monde scolaire qui fait envie.

Le lycée professionnel Jean Guéhenno de Saint-Amand-Montrond est un établissement particulier puisqu’il forme de futurs joailliers dans des sections dédiées à la bijouterie (brevet des métiers d’art du bijou et du joyau, DMA Art du bijou et du joyau, CAP Art et Technique du Bijou…). Si les intitulés des formations donnent à rêver, – quoi que de plus brillant qu’un bijou, qu’un joyau –, son recrutement est bien celui d’un lycée professionnel, avec des élèves souvent issus de scolarités difficiles, décrochés, décrochant, pour qui l’écrit et le récit furent douloureux, souvent « sortis du collège en classe de troisième, avec […] un désir manifeste de sortir aussi des enseignements dits “généraux” et des apprentissages fondamentaux, [avec] ce besoin raisonné de faire abstraction de l’historique souvent épineux et douloureux de leur scolarité ».

Faire Le Mur ne s’annonçait pas chose facile. Il fallait trouver des biais, convaincre, et faire durer. Les auspices étaient cependant bonnes, la demande émanait des élèves, il s’agissait donc, pour les enseignants, de répondre à un désir. C’était cependant un désir pour dire des choses,

Un journal pour quoi ?

L’ouvrage de Jean-Pierre Marcadier n’est pas une simple relation de la création et de la vie d’un journal lycéen particulier voire exceptionnel. Il décrit par le menu un projet qui a débordé la salle de classe ou le CDI et a envahi un établissement pacifiquement.

Tout d’abord, il s’agit de faire ensemble, il faut faire œuvre collective à laquelle on pourra conférer « un caractère quasi sacré et ritualisé de chef-d’œuvre collectif, à l’image de ces pièces de chef-d’œuvre des artisans qui consignent le perfectionnement de la formation à travers un itinéraire de compagnonnage ». Car Le Mur s’inscrit résolument dans le cadre scolaire qui l’a vu naître. Ce projet d’abord adolescent est devenu, au fil des ans, l’œuvre identitaire de l’établissement et de tous ceux qui le construisent numéro après numéro. Il s’agit donc de faire un métier, de transcender la formation professionnelle dans la réalisation du journal ; Célestin Freinet est constamment présent dans le projet : « Le journal est un lien qui donne du sens au travail fourni pendant les heures de classe. Il valorise le groupe comme les talents individuels ». Il rend fier et permet de multiples interactions : entre les élèves, entre les élèves et les professeurs, et même, et cela surprend le lecteur peu habitué au public du lycée professionnel, entre les élèves et leurs parents qui parfois n’ont accès à aucune autre presse, aucun autre livre que celui que ramène l’élève chez lui. On comprend combien cet objet banal pour beaucoup prend une dimension symbolique extraordinaire ; celui qui le rapporte chez lui l’a construit de ses propres mains et y fait vivre son Je : il signe ses articles et Le Mur devient « une formidable reconnaissance pour soi-même et aux yeux de autres, […] une forme de consécration, et comme ce n’est pas si fréquent, cela ne peut que paraître, dans les premiers temps du moins, totalement extraordinaire ». Sur cela, sur la construction maîtrisée d’une œuvre collective peut advenir la construction identitaire et professionnelle du futur joaillier ; le journal ne peut se construire que par la recherche de l’information, le compagnonnage entre les anciens et les nouveaux, entre les enseignants et les élèves. Il demande du temps, là où l’adolescence impatiente voudrait que tout aille vite.

Faire œuvre

Il s’agit de faire œuvre, certes, mais bien plus largement que le projet ne laisse penser. Le journal ne pouvait durer qu’en s’inscrivant dans un projet pédagogique, c’est-à-dire avec une volonté de transmission de connaissances, de compétences, capacités, savoirs. On est saisi par l’ampleur de tout ce que Le Mur a permis de construire. Le Mur abat les murs, jeux de mots qui dut être fait des milliers de fois par ses constructeurs : un Parlement lycéen européen des écoles de bijouterie et presse lycéenne a vu le jour, les projets de voyages, de visites de mines de joyaux, d’or même, se multiplient, donnant lieu à des reportages, des recensions, des rencontres. Les élèves se déplacent dans l’Europe entière, et on lit avec gourmandise et envie que les élèves vont apprendre « l’Émaillage et le damasquinage à Madrid, la granulation et le filigrane à Lisbonne, la dinanderie en Belgique, le ciselage et la gravure en Italie ». On rêve d’étudier avec eux, dans des écoles partenaires, « jaspe et agates dans les anciennes mines du Steinkaulenberg en Allemagne, pyrite d’Ambasaguas et Navajun en Espagne, marbre noir de Mazy en Wallonie, marbre blanc de Carrare, grenats de Bohème, spectolite de Ylämaa en Finlande… », inventaire qui renvoie aux voyages des livres d’aventuriers qu’on lisait peut-être enfant et adolescent.

Le Mur, nous dit Jean-Pierre Marcadier, donne envie aux élèves d’écrire autrement que dans le cadre scolaire. Il demande aux rédacteurs de s’exposer, s’engager dans un espace social particulier. En ce sens, « écrire devient un acte citoyen ».

Le Mur est une histoire de compagnonnage ; l’idée du Chef d’œuvre, de l’artisan, de celui qui possède l’art et la science de faire au sens que les maîtres anciens lui donnaient, parcourt l’ensemble du projet. On ne peut écrire qu’avec des exigences qui font sens. Le journal est un projet pédagogique qui fait lien avec le métier.

L’ouvrage de Jean-Pierre Marcadier est d’une très grande richesse pédagogique même si on peut regretter que des articles nombreux ne viennent étayer les dires de l’auteur ; malgré une iconographie très belle, cela manquera certainement au lecteur. Mais il étonne par la puissance et la cohérence de la réflexion pédagogique.

Le Mur est un mot alibi, qui a pris une valeur d’objet culte et symbolique, qui fonde une stratégie pédagogique d’entrée dans un métier par la pensée collective. Ce livre, qui ne présente jamais le projet du Mur comme exemplaire, donne de nombreux éléments pour concevoir un projet culturel fédérateur et le transformer en projet d’établissement. À ce titre, il est exemplaire.

Jean-Charles Léon