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N° hors-série : Les représentations mentales, coordonné par Georges Chappaz

Un grand chantier

Editorial

"Un gosse
il faut lui faire rendre ses couleurs
avant de repeindre par-dessus."

Daniel Pennac, Le Monde de l’éducation, septembre 1992.

Il était une fois, au XIIIe siècle, à Pise, un commerçant aisé nommé Fibonacci  [1] qui, pour son plaisir, élevait des lapins. Par jeu, il se demanda combien de lapins il aurait après n générations si tous les couples se reproduisaient. Le système numérique romain en usage à l’époque ne pouvait pas résoudre ce problème puisqu’il ne permet pas de faire des multiplications et encore moins du calcul exponentiel. Ayant ouï dire que les Arabes possédaient une arithmétique mystérieuse permettant de faire des calculs subtils, Fibonacci partit en Afrique du Nord et ramena l’idée du zéro. Ce fut un apport pédagogique sans précédent qui conditionna la naissance du système décimal et du calcul mental. Désormais, n’importe quel enfant de dix ans peut multiplier douze par un million en une fraction de seconde alors qu’avec le système numérique romain cette opération aurait demandé des jours et des jours et comporté de grands risques d’erreur.

En rendant cohérent le système numérique, Fibonacci avait mis la conquête spatiale à la portée des hommes. Pourtant il dut encourir la colère des clercs qui détenaient le monopole de l’information numérique et il fallut plus d’un siècle pour qu’un changement collectif de représentations permette l’acceptation de cette méthode révolutionnaire de calcul...

Supposons que ces clercs aient suivi un stage de didactique des maths, débutant par le rituel tour de table sur les représentations, la face du monde en aurait peut-être été modifiée.

Les idées erronées ou obsolètes diminuent les « rendements didactiques » c’est-à-dire la quantité de savoirs acquis et mobilisables par rapport à la durée de l’enseignement. Depuis Bachelard (1936) de nombreux travaux menés par des scientifiques insistent sur la nécessité de ne plus minorer dans l’enseignement un des moteurs les plus puissants du mouvement scientifique : celui de « la remise en cause », c’est-à-dire de la critique des théories. Comment utiliser les représentations présentes chez l’apprenant pour lui permettre de construire de nouveaux savoirs ? Comment l’aider à prendre conscience de ses propres crises cognitives, sachant combien l’opération est coûteuse en sécurité affective ? Pour l’enfant ou pour l’adulte, passer d’un système de représentations à un autre est toujours douloureux. Entrer dans la logique des cycles du premier degré, dans celle des modules, ou dans celle des IUFM conduit parfois l’enseignant ou le formateur à modifier totalement ou en partie son référentiel personnel de représentations.

Dans la première partie du dossier des praticiens et des chercheurs ont contribué à cerner ce « concept nomade » qui voyage sous des étiquettes variées, conception, conviction, croyance, image réelle ou virtuelle, physique ou imaginaire. La représentation serait pour chaque sujet son réel, sa manière de penser le monde, de participer au consensus d’une communauté scientifique à un moment donné de l’histoire.

Le lecteur trouvera ensuite un inventaire, que nous avons voulu le plus large possible, des travaux qui tentent d’en construire le sens. Abondants et déjà assurés dans le domaine des sciences ils hésitent encore dans les autres disciplines. Pourtant, que l’étude porte sur la procréation, l’hérédité, les circuits électriques antagonistes, les modèles blackboard en informatique, l’orthographe dans la rédaction, la dissertation de philosophie, les métiers du tourisme ou le statut de l’erreur en mathématique, l’enjeu reste fondamental. L’enseignant ou le formateur savent bien qu’il y va de l’autonomie intellectuelle de l’individu. Passer d’un système de traitement dogmatique des informations à un autre système, fondé sur la recherche d’hypothèses et de modèles provisoires de la réalité, constitue un gage de liberté, une condition essentielle à une approche plus sereine du monde et des hommes. Réconcilier le cognitif et l’affectif, en donnant à la personne la possibilité d’exprimer ses désirs et ses craintes dans l’activité de raisonnement et d’observation, lui permettre de faire son deuil d’une objectivité fondée sur le mythe positiviste pour accéder à une attitude plus réflexive, tels sont les paris à gagner au sein d’un travail sur les représentations. Des outils, des dispositifs, des terrains d’expérimentations sont à créer, un grand chantier est désormais ouvert auquel sont conviés enseignants, formateurs, chercheurs et praticiens.
(Cahiers pédagogiques n° 312 de mars 1993.)

Monique Lafont, responsable de formation à l’UNAPEC (Union nationale des associations de parents de l’enseignement catholique).


[1Anecdote rapportée par D. Favre, Université Montpellier II.