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N°477 - Dossier "Questions sensibles et sujets tabous"

Un foulard, un lycée en crise

Par Michèle Amiel

Quelques foulards, une terrible foire d’empoigne, des enjeux personnels, institutionnels, politiques, des motivations tant pragmatiques que philosophiques : un lycée embrasé par des oppositions bien loin de questions pédagogiques, mais qu’il faut bien gérer, et le chef d’établissement est alors en première ligne.

Chronologie des faits

Juin 2003 - Quelques élèves de seconde se présentent à l’inscription avec un foulard sur les cheveux.

Mercredi 3 septembre - La direction propose aux personnels une réunion pour faire le point sur la situation et avoir une attitude commune envers les élèves sur la question du voile. La proviseure rappelle la règlementation et engage les enseignants à dialoguer avec les élèves. Les enseignants ont constaté que six jeunes filles portent des foulards. Ils dégagent le visage et le cou ; à part un foulard noir, ils sont tous de couleur claire. Le comportement de ces élèves est très discret. Trois professeurs annoncent qu’ils n’accepteront pas ces élèves en cours.

Du 4 au 10 septembre - La proviseure rencontre le plus d’enseignants possible, rappelle que la règlementation n’interdit pas le port du foulard. Elle reçoit en particulier les trois qui ont décidé de ne pas accepter les élèves en question, écoute, essaye d’apaiser la colère. Elle les informe cependant des conséquences de leur attitude.
Elle reçoit les professeurs principaux des classes de ces élèves pour avoir des informations sur la manière dont les jeunes filles s’intègrent, les conditions de leur accueil par leurs camarades et leurs enseignants.
Elle affiche les textes règlementaires en salle des professeurs.

Jeudi 11 septembre - Un rendez-vous avec les jeunes filles et leur famille est programmé. Avec le professeur principal et le conseiller principal d’éducation, la proviseure rappelle la règlementation aux familles et aux lycéennes, met le doigt sur la signification du voile pour la communauté éducative, incite les familles à accepter un compromis : un allègement de cette coiffure.
Une réunion est proposée à l’ensemble des personnels. Sur deux-cents personnes, elle en réunira 35. Les échanges sont courtois, mais très tendus. La proviseure conclut qu’elle continuera à appliquer la règlementation ; elle insiste sur la nécessité de traiter cette question sous l’angle pédagogique et éducatif. Elle conseille aux enseignants qui, confrontés seuls aux élèves, vivent mal cette situation, de faire remonter un texte aux autorités. Elle annonce qu’elle sera amenée à reconduire en cours les élèves exclus.

Vendredi 12 septembre - La proviseure a affiché en salle des professeurs le texte précisant le rôle du Conseil d’État et le compte rendu des jurisprudences sur le « foulard ».

Samedi 13 et lundi 15 septembre - Deux nouvelles élèves arrivent avec un foulard sur les cheveux.
Deux professeurs continuent à exclure une jeune fille qui est accueillie à la vie scolaire avec du travail. Les CPE maintiennent le dialogue avec elle.

Mardi 16 septembre - Les sections SNES et FO lancent une réunion pour rédiger un texte à l’attention des autorités. Leur objectif est de faire modifier le règlement intérieur de l’établissement. Les positions se sont radicalisées, les tenants de l’interdiction du foulard gagnent du terrain. La jeune fille est toujours renvoyée de cours. La surface et la couleur du foulard ne feront rien à l’affaire : ce qui est exigé par les enseignants, c’est la suppression pure et simple. Les enseignants vivent leur problème comme une urgence et demandent que le conseil d’administration qui est prévu de longue date pour le soir même modifie le règlement intérieur. Le chef d’établissement refuse : le règlement intérieur doit être revu avec tous les acteurs de l’établissement — élèves, parents, ATOS, partenaires — et personne n’a encore été consulté.
Pour essayer de faire tomber la pression, la direction demande à l’inspecteur d’académie que des personnels de l’établissement soient reçus le plus rapidement possible. Elle souhaite qu’un juriste puisse venir au lycée travailler avec la commission permanente sur le règlement intérieur.

Du 16 au 26 septembre - La proviseure annonce aux délégués du personnel qu’une audience avec un représentant de l’inspecteur d’académie est prévue le 3 octobre pour un groupe de 8 enseignants.
La famille de la jeune fille qui continue à être exclue est reçue par la direction qui tient toujours le même discours : état de la règlementation, mais aussi de la sensibilité des enseignants. Elle précise que la jeune fille devra pour des raisons de sécurité enlever son foulard en EPS et en travaux pratiques de sciences. Elle affirme sa volonté de faire tout son possible pour dénouer la situation et faire réintégrer la lycéenne qui pourra rattraper son retard avec le soutien scolaire des surveillants. La grande sœur qui assiste à l’entretien dit qu’elle va prendre conseil auprès de son avocat, mais accepte de patienter une semaine.

29 septembre - Les professeurs qui continuent à exclure l’élève ont à nouveau été reçus avec des représentants des personnels par la direction ; celle qui continue à camper sur son refus a été destinataire d’une lettre recommandée envoyée par la proviseure.
La pression sur la proviseure se fait plus forte : les enseignants se renseignant à droite et à gauche trouvent des règlements intérieurs qui vont dans leur sens. Ils se demandent donc pourquoi la direction n’en fait pas autant en interdisant tout couvre-chef.

Vendredi 3 octobre - Un groupe d’enseignants est reçu par l’inspecteur d’académie adjoint, en présence de la proviseure. Les enseignants expriment leur souffrance, leur désarroi, demandent que « les pressions et les intimidations de la direction » cessent et que le règlement intérieur impose la tête nue. Ils affirment que la direction a été mise en minorité sur ce point, mais refuse de suivre la position majoritaire des enseignants. L’inspecteur d’académie écoute, répond qu’il est en empathie avec la souffrance exprimée ; il assure que les politiques, alertés par tout cela, sont en train de prendre en compte le débat ; cependant, en attendant que sortent de nouveaux textes, il faut être prudent, car les familles font des recours et remportent quasiment tous leurs procès. Il n’y a pas d’autre solution que d’appliquer les textes en vigueur. La professeur qui exclut l’élève annonce qu’en tant que professeure d’histoire, elle enseigne à ses élèves que certains — et c’est heureux — ont désobéi aux lois quand elles étaient mauvaises. C’est pour elle une question d’éthique : elle continuera donc à exclure l’élève.

Lundi 6 octobre - Le groupe de travail prévu pour revoir le règlement intérieur se réunit. Il demande la tenue en urgence d’un conseil d’administration extraordinaire et demande que l’expression « aucun signe ostentatoire » d’un texte d’une jurisprudence du Conseil d’État soit modifié pour le lycée en « aucun signe visible ». La proviseure refuse le caractère d’urgence et demande d’envoyer le texte présenté par les enseignants au contrôle juridique du rectorat.

Mardi 7 octobre - Une assemblée générale décidée par les syndicats réunit un tout petit nombre d’enseignants qui durcissent encore leur position.
Lors de la réunion de la conférence des délégués préparatoire aux élections, les élèves commencent à s’inquiéter et demandent à être informés sur cette affaire.
La proviseure soulève toutes ces questions auprès de la hiérarchie dont elle demande l’arbitrage : quelle information donner aux élèves ? Que dire à la famille de la jeune fille exclue ? Que répondre aux enseignants qui demandent maintenant que la jeune fille passe en conseil de discipline ? Que dire à l’enseignante qui refuse toujours l’élève en cours malgré le rappel à la loi envoyé par lettre recommandée ?

Du 16 octobre au 17 novembre - La jeune fille est refusée en EPS, en travaux pratiques de sciences et en histoire-géographie.

21 octobre
- La direction qui se heurte à un refus définitif de l’enseignante d’histoire-géographie : « j’irai jusqu’au bout... Notre résistance est citoyenne et il faut créer un rapport de forces pour gagner le combat ». À la demande de la proviseure, cette enseignante est reçue par l’inspecteur d’académie.

7 novembre - La jeune fille est reçue avec ses parents par le proviseur vie scolaire à l’inspection d’académie. Après un échange, elle accepte de faire évoluer sa tenue en EPS et en sciences.

10 novembre - Une réunion des professeurs de la classe de la jeune fille est convoquée pour y échanger des informations sur la saisine du conseil de discipline de la jeune fille. La majorité convient que la procédure disciplinaire n’est pas une manière convenable de résoudre le problème. Devant le blocage de la situation — le refus de la professeure d’histoire-géographie d’accepter la jeune fille pour des raisons de principe —, la proviseure propose un changement de classe. Elle va travailler à convaincre les professeurs de l’équipe pédagogique, puis les jours suivants la famille et l’élève, les professeurs qui accepteront de l’accueillir.

12 novembre - La direction reçoit des courriers de l’avocat de la jeune fille ainsi que de plusieurs associations. Il y est précisé que si la jeune fille, maintenant en conformité avec la règlementation, ne peut assister à l’intégralité de ses cours, des procédures juridiques à l’encontre de la direction seront mises en œuvre pour sauvegarder les droits de l’élève.

24 novembre - La jeune fille est inscrite dans une nouvelle classe.

2 décembre - La direction reçoit une lettre du recteur, réponse à la lettre d’une association en date du 30 septembre.

Une certaine image de la mission de chef d’établissement

Une analyse solide, une position claire

Dès la rentrée de septembre, j’ai senti le risque. Ma première réaction a été de construire mon analyse du problème : le port du foulard est-il compatible avec la loi fondatrice de la laïcité ? Le site du Conseil d’État a été ma référence : lecture et analyse de jurisprudences ont constitué mon pain quotidien pendant une semaine. J’ai cherché dans les archives de l’établissement s’il y avait eu des cas similaires et la manière dont ils avaient été traités. J’ai travaillé avec les autorités académiques et rectorales pour éprouver ma position. J’ai consulté autour de moi des amis dont l’expertise faisait référence.
Il était vital d’avoir une position claire pour ne pas balloter au gré du courant des opinions diverses et des forces que je pressentais comme contradictoires. Je me connais, je suis d’un tempérament latin plutôt bouillant : je voulais me protéger de mes propres réactions passionnelles par une pensée étayée d’arguments solides.
Le 21 septembre, j’ai affiché ma ligne dans un texte en salle des professeurs et l’ai largement diffusé : « Notre rôle est de faire respecter la loi. Or, à plusieurs reprises, le Conseil d’État a signifié que « le port d’un signe religieux n’est pas incompatible avec la loi de la laïcité ». Cependant, le refus de participer à certains enseignements, les problèmes de sécurité provoqués par le foulard, une attitude ostentatoire, une démarche prosélyte envers des camarades sont formellement proscrits. ».

Une action et une communication maitrisées

Je suis restée ferme sur cette position et l’ai réaffirmée en tous lieux et à tous les protagonistes. D’abord auprès de l’équipe de direction. Ensuite aux parents qui me demandaient d’accepter les jeunes filles. Aux associations de tous bords, les unes m’enjoignant de faire passer ces élèves en conseil de discipline, les autres me menaçant de recours judiciaires. À certains enseignants qui se sont parfois montrés d’une violence inouïe sous des termes policés. Aux délégués des élèves et des parents.
J’ai travaillé quotidiennement avec l’équipe de direction sur les forces en présence et la stratégie à adopter : quels alliés ? Quelles oppositions et de quelle nature ? Faut-il accepter de surfer sur la vague dominante pour obtenir une certaine tranquillité et continuer à travailler — j’avoue que cela nous a tentés plus d’une fois ? Faut-il renforcer l’image d’une direction garante de la loi et du droit ?
En même temps que le message de fermeté sur la loi, je me suis efforcée de garder une attitude d’écoute et de dialogue. Je comprenais le dilemme des enseignants, mais je ne pouvais aller dans leur sens. Réunions générales, entretiens individuels, très cadrés ou informels, réunions d’équipes pédagogiques ou disciplinaires ; réunions des instances de l’établissement ; réunions à géométrie variable avec les parents et les jeunes filles ont envahi mon emploi du temps.
Je n’ai laissé aucune place à l’improvisation et l’écrit m’a été d’une grande aide. Je retrouve dans mon dossier les innombrables notes que j’ai rédigées. Une chronologie des faits quotidiens que j’ai envoyés à ma hiérarchie ainsi que des analyses hebdomadaires de la situation. Des études stratégiques pour anticiper sur les réactions des uns et des autres : un véritable jeu d’échecs où il m’est arrivé d’imaginer jusqu’à cinq coups après.

Une santé d’acier

Ma santé mentale a été mise à rude épreuve. Ce lycée pour lequel j’avais imaginé un projet idéal était le lieu d’un déchainement terrible de passions. Personne au début n’a voulu entendre mon appel à l’éducation et à la pédagogie pour sortir des difficultés. Le combat était d’ordre politique ! La salle des professeurs se déchirait. Chaque jour, j’y trouvais sur les murs des articles où les uns disaient des horreurs aux autres, parfois avec des références philosophiques qui faisaient croire que le débat était élevé alors que je le trouvais sordide. Parfois de manière plus triviale ; ainsi, le professeur d’arabe qui m’avait aidé dans ma démarche envers les élèves voilées se faisait insulter : « Ce n’est pas un musulman qui va m’apprendre la laïcité ! » s’est-il entendu dire, alors qu’il n’était en rien musulman (Libération des 8 et 9 novembre 2003 « À Montreuil, le foulard déchire les profs »). Un groupe d’enseignants a essayé d’élever vraiment le débat. J’ai éprouvé un certain espoir quand leur représentant est venu discuter avec moi de la possibilité de se donner « les conditions ménageant véritablement le temps de la connaissance, de la réflexion et du dialogue ». Nous avions prévu une demi-journée banalisée pour toute la communauté ; cette initiative n’a pas été retenue, balayée par les imprécations partisanes. J’avais chaque jour l’impression de tomber en miettes. J’avais envie de me coucher par terre et d’attendre que cela passe. Mais il a fallu rester debout.
Tous les médias me contactaient quotidiennement, y compris des médias étrangers et j’avais l’interdiction de ma hiérarchie de m’exprimer publiquement, ce dont ne se privaient pas les enseignants. Sans doute cela m’a-t-il protégée... en tout cas, cela me faisait bouillir.
Ce qui m’a aidé à tenir ? Mes proches qui m’ont entourée d’affection et m’ont renforcée dans l’idée que l’enjeu dans un lieu de travail, ce n’est pas d’être aimée, qu’il n’y a donc pas de crainte de perte d’amour. L’adjointe qui m’a constamment aidée à verbaliser mes réflexions et mes analyses dans un dialogue confiant et tonique. La hiérarchie qui a été toujours présente et attentive. Certainement une certaine idée que j’avais de mon image de chef d’établissement et de la mission que je devais accomplir.

Michèle Amiel, chef d’établissement.


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