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Lire, écrire, compter, respecter autrui

Un élément de langage fait-il une politique éducative ?

Guillaume Caron

14 septembre 2018

Qu’est-ce que l’école doit apprendre aux enfants ? Répondre à cette question, c’est faire état d’un projet politique pour les enfants et les jeunes et au-delà pour la société. La tétralogie « lire, écrire, compter, respecter autrui » peut-elle servir de politique éducative ? Y a-t-il un autre projet, si ce n’est caché du moins implicite derrière ce slogan ?


C’est un des gimmicks préférés des responsables politiques en matière d’éducation. Le fameux « Lire, écrire, compter  » est un élément de langage qu’on nous ressert à toutes les sauces. Récemment augmenté du « respecter autrui », il sert à justifier toutes les positions et décisions qui relèveraient du « bon sens » puisqu’elles répondraient à cette mission noble de l’école. Alors véritable projet éducatif ou simple élément de langage ?

Commençons par affirmer haut et fort que oui, l’école est bien là pour faire apprendre à lire, écrire, compter et que ces objectifs sont capitaux. Il serait ridicule d’affirmer le contraire. Quel enseignant peut nier ces missions ? Mais c’est peut être là un côté pervers de cette formule. Dans un pays où le débat éducatif est souvent caricatural, la moindre nuance ou interpellation sur cette formule font que vous êtes suspectés de promouvoir une école dépourvue d’exigence qui aurait renoncé aux « fondamentaux ». C’est le propre d’un élément de langage : une formule percutante, qui caricature une position et qu’il est donc difficile de contredire puisque, précisément, elle plonge le débat dans son aspect le plus binaire.

Les fondamentaux mais pas seulement

Vouloir cantonner l’école à ce rôle est non seulement une erreur mais c’est aussi nier des pans entiers de sa mission telle qu’elle est définie actuellement. L’article L. 111-1 du Code de l’éducation précise les choses : « Outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l’école de faire partager aux élèves les valeurs de la République. Le service public de l’éducation fait acquérir à tous les élèves le respect de l’égale dignité des êtres humains, de la liberté de conscience et de la laïcité. Par son organisation et ses méthodes, comme par la formation des maîtres qui y enseignent, il favorise la coopération entre les élèves.  » La transmission des savoirs, oui, le respect d’autrui, oui, mais la mission de l’école va bien au-delà : la liberté de conscience, la fraternité… l’émancipation.

Bien sûr, elle ne peut se construire sans les « fondamentaux » de la culture scolaire mais, l’émancipation ne peut se limiter à cela. La formule magique du « lire, écrire, compter, respecter autrui » laisserait à penser qu’il y a une hiérarchie dans le rôle de l’école. C’est une erreur. Cette mission d’émancipation ne peut être que globale.
À vouloir utiliser un slogan comme projet politique, on court le risque d’abandonner des champs entiers que l’école doit investir : le dire (grand absent de la formule et peut-être plus fondamental encore que ses trois cousins), la citoyenneté, la culture, l’art, la coopération… Et, puisque c’est d’actualité avec les résultats très moyens des jeunes Français publiés hier, il faudrait alors abandonner (ou reléguer à plus tard) les langues vivantes puisqu’elles n’entrent pas dans la « sainte trinité » de la transmission ? En réalité « lire, écrire, compter, respecter autrui  » serait finalement bien plus porteur de manque d’exigence qu’un projet qui assumerait ensemble des apprentissages divers, à la fois académiques, citoyens, culturels et éducatif dans une logique émancipatrice.

Les faces cachées conservatrices de la formule

Sous couvert d’intentions d’instruction, l’utilisation récurrente de cet élément de langage révèle des faces cachées bien moins nobles : c’est une arme politique, au sens le moins noble du terme. Des responsables de tout bord utilisent ou ont utilisé cette formule, mais elle est tout de même un marqueur des politiques éducatives plutôt conservatrices qui se présentent comme remparts contre une mainmise fantasmée des « pédagogistes  » sur le système éducatif.
Car derrière cela, le « retour aux fondamentaux » n’est jamais loin. Les deux éléments de langage sont d’ailleurs souvent associés. Faire croire que les fondamentaux ont été abandonnés flatte une partie de l’opinion nostalgique d’une école dont ils ne gardent en tête que certains souvenirs (et pas nécessairement les moins bons). N’importe quel observateur attentif du système scolaire français sait que nous sommes parmi les pays à consacrer le plus de temps à ces savoirs dits « fondamentaux ». C’ est pratiquement le double de la moyenne des pays de l’OCDE pour la lecture et l’écriture à l’école primaire, 35 % de plus concernant les mathématiques !

Assez curieusement, ce n’est pas pour autant que nous réussissons mieux. On nous explique alors que les « pédagogistes  » (ces ennemis imaginaires que l’on s’invente pour mieux asséner son « bon sens ») sont les responsables d’un désastre surjoué d’élèves qui ne sauraient plus lire, écrire, compter, et ajoutons respecter autrui pour assombrir un peu le tableau. C’est la deuxième face cachée du refrain.

La troisième face cachée, c’est le sous-entendu que l’école française aurait été envahie de choses « inutiles  » (sous l’influence de ces mêmes « pédagogistes  »). Ce que les adorateurs de la formule oublient souvent de nous expliquer, c’est ce qu’ils jugent superflu… Que faudrait-il supprimer ? Les arts ? L’éducation physique et sportive ? Les langues vivantes ou anciennes ? C’est là où se niche la frontière entre élément de langage et projet politique… Le premier sert à flatter, le second nécessite une vision globale et complexe.

Respecter autrui : une vision étriquée de la citoyenneté

Arrêtons-nous, pour finir, sur la nouveauté de ces derniers mois : « respecter autrui ».

Probablement bien conscients que le « lire, écrire, compter » occultait l’aspect éducatif de la mission de l’école, nos responsables politiques ont tenté d’ajouter un volet « compétence sociale » à la rengaine. Sauf que le choix s’est porté sur une vision, elle aussi, très conservatrice, la résumant à une forme d’obéissance. Là encore, il y a de quoi faire plaisir aux nostalgiques qui clament que « de leur temps, les jeunes étaient respectueux ». Être un citoyen émancipé ne peut se limiter à « respecter autrui  ». Il s’agit aussi de se respecter soi-même (et pour certains élèves en souffrance sociale ce n’est pas rien), d’avoir un esprit critique, de coopérer, d’être éduqué aux médias, à l’information, au numérique… Tant de choses qui s’inscrivent aux antipodes d’une vision étriquée de la citoyenneté illustrée, par ailleurs, par les ajustements des programmes d’enseignement moral et civique.

« Lire, écrire, compter, respecter autrui  » n’est pas un projet éducatif, c’est un argument d’autorité pour apporter une caution à des actions plutôt conservatrices et prescriptives. L’élément de langage a un poids médiatique mais, à l’image de « l’école de la confiance », son opérationnalité ne tient pas face aux enjeux éducatifs réels d’une école émancipatrice.

Guillaume Caron
Professeur de mathématiques en collège


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