Accueil > Publications > Articles en ligne > Un défi de taille pour l’école


N°446 - Dossier "Le numérique à l’école"

Un défi de taille pour l’école

Entretien avec Seymour Papert (article paru dans le n° 398 de septembre 2001)

Seymour Papert est un chercheur américain qui est un des pères de l’usage pédagogique de l’ordinateur dans les années quatre-vingt. On lui doit Jaillissement de l’esprit, Flammarion, 1981 et L’enfant et la machine à connaître, repenser l’école à l’ère de l’ordinateur, (Dunod, 1994). Son avis est particulièrement précieux.

Dans les années quatre-vingt, les ordinateurs faisaient leur apparition à l’école et avec eux le langage logo. Des années quatre-vingt, où l’on apprenait à comprendre grâce au logo, jusqu’à aujourd’hui, où vous vous intéressez plus aux usages, quels ont été les changements ?
Je ne me reconnais pas dans ce que vous décrivez. Mes idées et mes préoccupations sont toujours les mêmes. Les différences ne se situent pas à ce niveau-là. Mes intérêts ont toujours été vers un enfant qui apprend parce qu’il est actif et qu’il crée.

En 20 ans, les choses ont changé, les ordinateurs se sont répandus, ils ne sont plus seulement à l’école. Ils sont présents dans les maisons, par exemple.
Ce changement est important. L’école cède le pas à ce qui se passe à l’extérieur parce que cela est plus intéressant pour les enfants. À présent, ils peuvent être actifs avec des ordinateurs. Ils peuvent apprendre sans l’école.

N’est-ce pas un problème si les enfants utilisent ces ordinateurs sans enseignant ?
Pourquoi ? Il existe souvent des enfants qui collectivement en savent plus que leur enseignant. L’important, c’est que les enfants apprennent. Pour cela, il faut qu’ils soient actifs par eux-mêmes et que cela les motive.
Quand l’ordinateur est arrivé à l’école, c’était grâce à des professeurs visionnaires qui ont tenté d’ouvrir des horizons, de faire d’autres choses parce que le découpage en tranches de l’école ne leur plaisait pas. Puis l’école, les autorités administratives, ont scolarisé l’ordinateur en lui attribuant une place, un professeur d’informatique, et cela a perdu beaucoup de son intérêt. Il y a eu assimilation plutôt qu’ouverture.

Les enseignants ne peuvent-ils changer ?
Ce ne sont pas les professeurs qui sont à blâmer mais le système. L’école cherche toujours à retrouver son équilibre, dès qu’un nouvel objet fait son apparition. Il ne faut pas être surpris que l’école agisse de cette façon. Mais le mouvement en dehors de l’école est très fort. En 10 ou 15 ans, l’école va devenir obsolète, parce que ce qui s’y passe est une manière artificielle d’apprendre. On apprend vraiment parce qu’on en a besoin pour atteindre un objectif et pas parce qu’on nous dit qu’il faut l’apprendre.

Un ordinateur, c’est compliqué, il faut savoir programmer pour vraiment être actif.
C’est pourquoi le logo a été créé. C’est un langage simple que les enfants peuvent facilement maîtriser, comprendre et surtout utiliser. C’est vraiment l’objectif du logo, rendre les enfants autonomes pour qu’ils puissent créer. Cela n’a pas changé, mais maintenant l’intérêt est aussi à l’extérieur de l’école. Par exemple, avec ma collaboration, la société lego a créé Mindstorm (Lego-robotique) pour les enfants. Il faut prendre le parti d’une programmation simple pour que les enfants puissent créer tout en étant autonomes. C’est un des effets de l’évolution, à présent, il y a plus de choses intéressantes à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’école.

Quelle place pour l’enseignant ?
L’enseignant ne peut plus être celui qui sait tout et qui impose son enseignement. Il sera celui qui conseille, qui sait accompagner, stimuler.

Dans ces conditions, comment l’ordinateur peut-il améliorer l’école ?
Les ordinateurs ont plutôt la capacité de substituer une autre structure à l’école, pas de l’améliorer.

Internet jouera un rôle dans ce sens ?
Oui si Internet permet de se relier ensemble pour mener des projets, non dans ses usages actuels.

Dans une recherche récente (In-Tele : Internet Teaching and Learning), nous avons mis en évidence que les enfants qui avaient déjà de bonnes pratiques culturelles, donc dans leur famille, étaient ceux qui bénéficiaient le plus des apports d’Internet, de la technologie. N’est-ce pas un facteur d’inégalité ?
Oui, vous avez raison. Il y a une inégalité flagrante. Il faut diffuser les possibilités au plus grand nombre de manipuler des ordinateurs. J’habite maintenant dans le Maine et le gouverneur a le projet de doter tous les enfants de onze ans d’ordinateurs.

Par rapport aux inégalités, ne pensez-vous pas qu’il est au moins aussi important de familiariser les parents avec ces nouvelles possibilités ?
L’enfant apprend de plus en plus en dehors de l’école lorsque son environnement est riche, le stimule et l’encourage. Il est donc important que les parents puissent être cet environnement.

Propos recueillis par Alain Jaillet, novembre 2000.


 Les Cahiers pédagogiques sont une revue associative. Pour nous permettre de continuer à la publier, achetez-la, abonnez-vous et adhérez au CRAP.


  • Dans la même rubrique

  • N° 549 - Usages des livres jeunesse

    Bibliographie - sitographie
  • N° 549 - Usages des livres jeunesse

    Mets ta ceinture, c’est un rallye
  • N° 549 - Usages des livres jeunesse

    De l’Ehpad à la maternelle
  • N° 549 - Usages des livres jeunesse

    Bulles de femmes
  • N° 549 - Usages des livres jeunesse

    Réduire la fracture sociale
  • N° 549 - Usages des livres jeunesse

    Valon et le projet Papillons
  • N° 548 - Des collectifs enseignants connectés

    Rencontres connectées, rencontres en réel, une circulation fluide
  • N° 548 - Des collectifs enseignants connectés

    Le travail collectif des enseignants avec des ressources
  • N° 548 - Des collectifs enseignants connectés

    Formation initiale et communautés d’apprentissage
  • N° 548 - Des collectifs enseignants connectés

    Mais alors, que faut-il pour que ça marche ?