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Un débat au CRAP sur la grippe A et ses conséquences pour l’école

7 septembre 2009

Durant des Rencontres du CRAP-Cahiers Pédagogiques, un temps d’initiatives permet aux participants de débattre de sujets d’actualité. Cette année, la question de la grippe A s’est imposée : comment faire concrètement dans les établissements ? Quelles retombées potentielles de l’épidémie sur l’organisation du service public d’éducation et ses conséquences, dans ce domaine, à moyen et long terme ?


Les questions qui se sont posées au départ étaient les suivantes :
- les prévisions catastrophistes sur l’ampleur de l’épidémie sont-elles fondées ? - le pouvoir n’utilise-t-il pas la grippe A comme un rideau de fumée pour détourner l’attention de la population de mesures impopulaires ?
- pendant l’épidémie, et si elle prend l’ampleur annoncée, quelles pistes explorer pour assurer la continuité éducative ?
- quel impact à moyen terme pourrait avoir l’épidémie sur le fonctionnement du système éducatif ?

Comment assurer la continuité de l’enseignement ?

Le danger d’un creusement des inégalités scolaires entre les élèves a été un fil rouge tout au long du débat : accompagnement des familles, place que tenteront d’occuper les sociétés d’accompagnement scolaire, etc. Le problème pour l’école se pose bien sûr différemment selon que les classes fonctionnent dans la durée avec deux ou trois absents différents chaque semaine, ou en cas de fermeture de l’établissement. Mais dans tous les cas de figure, le lien à établir (ou à renforcer), entre l’école et les familles, est apparu comme un facteur déterminant de continuité éducative. Pour cela, et même si une faible proportion de familles n’y a pas accès, même si cela ne saurait constituer la seule réponse, l’utilisation des technologies modernes d’information et de communication est un élément incontournable. L’espace numérique de travail ou le cahier de texte électronique, si l’établissement en dispose, peuvent être utilisés (ou mis en place à cette occasion), ainsi que les blogs ou les réseaux sociaux (Facebook, MySpace etc…).

Les premières mesures à prendre dès la rentrée doivent donc viser à organiser
ce lien :
- recensement des adresses électroniques de tous les élèves et de toutes les familles et vérification de leur fiabilité ;
- mise à jour des sites d’établissement et /ou transformation éventuelle de ces sites en utilisant les « squelettes » proposés par les académies, qui permettent un fonctionnement collaboratif du site (et notamment à un non-spécialiste d’ajouter des informations ou des articles sans passer par un webmaître) ;
- inventaire des blogs d’enseignants déjà existants ;
- recherche au sein des équipes de l’établissement des solutions non informatiques pour renforcer ce lien, qui seront différentes selon l’ordre d’enseignement ou le contexte géographique.

À partir de là, quels outils pédagogiques mettre en place ? Un simple débat d’une heure et demie ne permet pas d’apporter ces réponses, mais quelques pistes sont apparues :
- À la rentrée, préparer en équipe des séquences d’enseignement, pour chaque discipline et chaque niveau, qui seraient mutualisées dans une banque accessible à tous les élèves.
- En cas d’absentéisme important des élèves sans fermeture, organiser l’école autrement en s’inspirant du fonctionnement des IDD ou des TPE (groupes d’importance variable travaillant dans une relative autonomie sous la conduite de plusieurs professeurs en même temps).
- En cas d’absentéisme important des personnels, se répartir le travail entre enseignants valides à tour de rôle
- Utiliser les ressources du CNED, des académies en ligne, l’expertise du Sapad (service d’aide pédagogique à distance).
- Faire un « télédoc » hebdomadaire pour recenser les émissions de télé et radio à diffuser aux enseignants et aux élèves.
- Organiser la classe en groupes d’élèves et rester en contact avec les groupes.
- Favoriser l’organisation des réseaux de parents, dans le cadre des solidarités de proximité.

Évidemment, de nombreux obstacles ont été pointés aussitôt :
- Comment faire la synthèse des acquis les élèves ?
- Comment évaluer ? Dans certains cas, les objections soulevées concernaient des questions que l’on peut se poser pour les élèves absents en temps normal et que l’on ne sait pas bien traiter.
- Comment faire, dans l’hypothèse d’une communication électronique, avec les élèves qui n’ont aucune intention ou aucune possibilité de se connecter ?
- Comment s’improviser enseignant à distance sans formation préalable ?
- L’enseignement à distance demande un vrai savoir-faire : qu’est-ce qui est prévu pour la formation des profs, des élèves, des parents ?
- Comment atteindre, dans l’urgence, le niveau de compétence nécessaire d’utilisation des TICE pour ceux, nombreux, qui sont néophytes en la matière ?
- Comment les professeurs peuvent-ils imposer leurs règles pour l’accompagnement à distance ?

Une réponse partielle a fait consensus chez les participants à ce débat : le dispositif que chaque établissement prévoira sera nécessairement complexe, mobilisera chez les enseignants des compétences nouvelles ou au moins inhabituelles dans l’exercice de leur métier, exigera un fonctionnement collectif, donc un véritable travail d’équipe. À situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle, et il est apparu indispensable d’organiser deux journées banalisées pour le préparer, soit en une fois dans la continuité de la pré-rentrée, soit en deux fois, dans le courant du mois de septembre, après les dysfonctionnements inévitables qui marquent la première quinzaine de cours.
Un autre élément a rassemblé tous les participants à ce débat : il ne s’agit pas de viser la perfection, ni de faire croire que la seule solution est la mise en ligne de cours, mais de faire ce qui est possible pour que chaque élève bénéficie le mieux possible d’un service public d’éducation.

Quel impact pourrait avoir l’épidémie sur le fonctionnement du système éducatif à l’avenir ?

Pessimisme
On peut redouter un creusement des inégalités entre les élèves : il ne fait par exemple aucun doute que les sociétés privées essaieront de proposer aux familles des solutions d’accompagnement avec un label « sanitaire » et de conserver ensuite cette clientèle captive. Par ailleurs, les élèves les plus fragiles risquent fort d’être ceux qui ne travailleront pas à distance. Il faudra gérer à leur retour le fossé qui se sera creusé en terme de niveau scolaire, mais aussi, dans l’hypothèse (peu probable) d’une fermeture sur une durée assez longue, adapter nos pratiques auprès d’élèves qui auront gagné, dans l’inaction au bas des cages d’escaliers, une « autonomie » qui se pliera difficilement aux règlements intérieurs de collèges.

Valeur et/ou contre-valeur
Après avoir confié aux familles une tâche d’enseignement (ou tout au moins d’encadrement scolaire), l’institution scolaire devra bien faire aux parents une place qu’elle a eu des difficultés à lui donner jusqu’à présent.

Optimisme
Cet événement peut transformer le travail des enseignants à une échelle que personne ne maîtrise. Le travail d’équipe, le rapport enseigné enseignant, la communication entre les professeurs et leurs élèves, l’évaluation, l’utilisation des TICE, tous ces dispositifs et ces liens mis en place par nécessité ne pourront pas disparaître sitôt l’événement passé.

De ce point de vue, parodiant le fameux « Vive la crise » de Libération dans les années 80, peut-on dire « Vive la grippe A » ? Pourquoi pas, si notre adaptabilité permet à la fois de protéger l’égalité entre les élèves et de faire progresser le système éducatif ?

Compte-rendu du débat par Philippe Pradel et Caroline Jouneau-Sion


Quelle épidémie ?

Trois médecins de santé publique ont été contactés à l’occasion de ce débat pour nous donner des points de vue argumentés sur la situation. Selon eux, le chiffre de 20 millions de cas affiché par le gouvernement est plausible mais pas probable pour autant (et l’épidémie pourrait aussi bien être dix fois moins importante). Une létalité d’un mort pour mille cas est très vraisemblable, avec un risque important pour les personnes déjà atteintes d’une autre pathologie, celles qui présentent une immunodéficience, les femmes enceintes (et leur enfant).
Les effets sur la société dépendent à la fois du nombre de cas et de la durée de la pandémie : hôpitaux encombrés et activité stoppée si elle est intense mais courte, dysfonctionnements des services et ralentissement de l’activité économique durables si elle s’étale sur plus de six semaines.
La vision présentée par le gouvernement est donc catastrophiste mais plausible. Dans ce contexte, on peut considérer que c’est un acte de bonne gouvernance que de se préparer à toute éventualité, même si l’utilisation politique de l’événement est évidente.

Comment se prépare-t-on à l’éducation nationale ?

Les établissements scolaires pourraient rester ouverts avec des absents, être fermés pour limiter la contagion et la multiplication du nombre de cas, être fermés pour permettre la vaccination, voire l’accueil de personnes infectées en cas d’engorgement des centres de soins.
Chaque chef d’établissement (ou inspecteur de l’éducation nationale) a dû préparer un plan de continuité et doit en informer le conseil d’administration. Pour cela, chacun a pu réutiliser une partie des mesures envisagées lors de la grippe aviaire.
Au plan national, des émissions de radio et de télévision ont été enregistrées (certaines depuis plusieurs années), le CNED, les ressources académiques et leurs sites Internet ont été mobilisés, mais chacun a conscience que cela ne saurait suffire. L’autonomie des établissements peut prendre là tout son sens et le débat a permis d’explorer quelques pistes.br />
En tout état de cause, en fonction d’informations reçues après le débat, la position en France est d’éviter autant que possible toute fermeture d’établissement. A cet effet, les chefs d’établissements comme les autorités académiques se voient retirer leur pouvoir de décision qui est exclusivement exercé par le préfet.
Si un enseignant est malade, il ne joue bien sûr aucun rôle particulier tant qu’il est placé en congé de maladie. En revanche, hors de cette situation et si les circonstances l’empêchent de se rendre à son travail (établissement fermé, transports en communs perturbés), il reste en service et ne peut quitter le territoire de sa résidence administrative. Il contribue alors depuis son domicile à l’organisation et au fonctionnement du plan de continuité éducative organisé par son établissement.


Sur la toile,

- voir le point de vue d’Alain Bouvier sur le site pedagopsy
- un dossier très complet sur Curiosphère : "Grippe A et pandémie"


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