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L’actualité éducative du N°427 - Novembre 2004

« Un collégien, un ordinateur portable »

Par Janique Laudouar

« Landes interactives », intitulé de ce colloque du 7 mai 2004, dresse un bilan sur l’opération « Un collégien, un ordinateur portable » menée depuis trois ans dans le département [2]. Pour témoigner : des vidéos, une table ronde composée d’éducateurs et d’élèves, d’« institutionnels » et d’acteurs de terrain.

Un des objectifs du conseil général des Landes est de donner une autre image de ce département rural et touristique. Le lieu commun « des échassiers et de leur pelisse en peau de mouton retournée » a vécu. Henri Emmanuelli, à la tête de ce département, est depuis longtemps un convaincu des technologies et de leur impact « citoyen ». Les familles des collèges de 3e qui ont reçu un ordinateur par élève (32 collèges équipés, 3300 élèves depuis 2002, 1100 enseignants) sont devenues les plus « branchées d’Aquitaine ». Il s’agit bien de lutter contre la fracture numérique, à travers ce passage obligé de l’appropriation de l’ordinateur à la fin de la 3e.
Même si, comme le rappelle l’inspectrice d’académie, ce sont les meilleurs élèves qui ont l’utilisation la plus pertinente de ce portable, de réelles modifications apparaissent : le statut de l’erreur « prend valeur d’une variable d’apprentissage ». L’erreur est considérée comme un « tâtonnement vers la solution », en géométrie par exemple. De nouvelles formes de collaboration naissent : regards croisés, interrogation à plusieurs entre enseignants de différentes disciplines, assistants d’éducation impliqués dans la pédagogie. Pour l’inspectrice d’académie, ce qui naît notablement de l’expérience est un « réservoir de choix pour les pédagogies du détour », et aussi « le développement d’applications spécifiques au handicap, aux maladies des troubles de l’apprentissage ».

« Mais pourquoi est-ce qu’on m’oblige à porter un ordinateur si ce n’est pas pour m’en servir ? »

Cette question entendue dans un reportage réalisé auprès des élèves en dit long sur le rythme de « taux de pénétration » de l’objet dans la classe et sur l’impatience des collégiens à voir tous les enseignants l’utiliser. Relativement léger quand on s’en sert, il devient lourd à porter quand on ne s’en sert pas... comme le souligne Serge Pouts-Lajus. « On avait compris que les livres seraient numérisés », disent encore les élèves. Oui, mais tant que l’usage est laissé à l’appréciation des enseignants, on est face à une diversité avec laquelle il faut composer. Florian, collégien admet qu’on trouve aussi des réfractaires « chez les élèves, ceux que les bugs déconcertent ». Faut-il alors doubler les manuels scolaires ? Le poids du cartable n’est pas un problème nouveau, souligne-t-on. Le problème du poids des manuels et cahiers exigés par chaque professeur revient régulièrement. Et Bruno Devauchelle en fait la démonstration en prenant la parole, harnaché d’un sac à dos : voilà le conseil qu’il donne aux familles, l’ordinateur porté sur les deux épaules. Quant à François Jarraud, rédacteur en chef du Café pédagogique, il conclut cette première partie : « Pour une fois on a vu l’ordinateur devenir un objet scolaire, prendre une identité, au même titre que jadis le cartable. »

« Ca rend les élèves plus actifs »

Le Café pédagogique, avait préparé l’événement en diffusant sur son site le « journal de bord » d’une enseignante de français. Pour Pascale Dufau, présente au colloque : « Soit vous continuez comme avant et vous en faites de temps en temps, soit vous vous jetez à l’eau et vous menez une aventure. » Au fil des témoignages et des disciplines, on voit se profiler des caractéristiques d’usage. « Mon travail dans la classe est très différent. Les élèves ont toujours leur ordinateur ouvert. Ils répondent aux questions à leur rythme. Je circule dans la classe. Les élèves ne sont pas seuls. Ils sont obligés d’être actifs, ça se voit tout de suite s’ils ne font rien ! Le travail sur le brouillon est fondamental : les élèves n’aiment pas revenir sur leur brouillon. Et avec l’ordinateur c’est plus facile. » Plus facile ? Pour les adeptes, oui, pour les sceptiques, le problème de la formation demeure. La formation est-elle axée sur une véritable utilisation en classe ? La question est posée par des délégués venus d’autres collectivités locales et reprise par les chercheurs présents : Mireille Bétrancourt (TECFA Genève), André Tricot (IUFM Aix-Marseille), et François Lombard (TECFA).

Un atout citoyen

L’ordinateur pour tous ? Ce chantier, abordé par étape et par expérimentation, notamment en ce qui concerne l’édition et la diffusion de contenus, est ouvert depuis plus de dix ans selon un rythme de progression que certains jugeront toujours trop lent, d’autres trop précipité. Le colloque de Moliets a le mérite de mettre l’accent sur l’usage « en classe », et donc de rappeler la nécessité d’une pédagogie, de programmes, d’organisation adaptés. « L’organisation de la classe en petits groupes » prônée par la Georges Lucas Foundation dans l’une des vidéos présentées continue à se heurter en France à des résistances tenaces d’ordre institutionnel, financier -malgré le poids toujours plus lourd de la violence, de l’incivilité, qui lui aussi a son coût. « Les collèges landais ont un objectif pour l’année 2006 : diminuer les sorties du système scolaire », déclare Patrick Gérard, recteur de Bordeaux, dans sa conclusion. Indéniablement, la familiarité avec l’ordinateur comme outil de travail incite à aimer l’école et à y rester, tout en préparant le jeune à la vie professionnelle, où s’exprimer, communiquer, faire partie d’un réseau sont devenus des atouts citoyens. À la fin de l’année, 95 % des Landais auront accès au haut débit « Je n’imagine pas que quelqu’un puisse avoir une place normale de citoyen sans avoir la maîtrise de ces technologies », assure Henri Emmanuelli. Peut-être alors faut-il que l’École commence à évaluer autre chose que la stricte discipline scolaire, et fasse une place dans l’évaluation des études des jeunes, à des qualités humaines, des compétences sociales et professionnelles, qui sont celles, nouvelles, de la société de l’information.

Janique Laudouar, chef de projet Numedia-edu [3].


[1Les actes officiels sont fournis par l’AEF, dont l’un des dirigeants, Marc Guiraud, animait le débat ainsi que Serge Pouts-Lajuts, Education et territoires, société organisatrice du colloque, avec Le Café pédagogique. Le site du colloque : http://www.landesinteractives.net/.

[2Les actes officiels sont fournis par l’AEF, dont l’un des dirigeants, Marc Guiraud, animait le débat ainsi que Serge Pouts-Lajuts, Education et territoires, société organisatrice du colloque, avec Le Café pédagogique. Le site du colloque : http://www.landesinteractives.net/.

[3 http://numedia.scola.ac-paris.fr
Janique Laudouar prépare un ouvrage sur la pédagogie de l’image numérique (crdp-crap, repères pour agir).