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La chronique de Nipédu du n° 552

Un collectif en colère

Régis Forgione, Fabien Hobart, Jean-Philippe Maitre


Le rouge. Celui qui corrige les copies. Celui qui félicite bien sûr, mais dont on s’est toujours plus souvenu, élève, lorsqu’il commentait, piquant, sec ou énervé, nos plus belles boulettes. Énervé comme le sont ces enseignants qui ont choisi le symbole de ce stylo pour nommer leur colère.

On pourrait n’y voir qu’un plagiat de la formule (nom + couleur) qui a tant réussi à la communication des gilets jaunes, et dont d’autres se sont aussi saisis depuis. Mais il y a plus que cela. Il y a de commun une émergence spontanée du mouvement social, et hors de toutes institutions habituellement impliquées. Il y a cette volonté de transcender les frontières tout aussi poreuses qu’indépassables des collectifs syndicaux ou politiques. Par conséquent, il y a aussi, de manière concomitante, les mêmes défis colossaux de la création d’une identité. De quoi l’expression «  stylos rouges  » est-elle le nom ? D’une communauté de revendications et d’envies pour notre école ? Ou, comme cela a vite été apparent pour les gilets jaunes, d’une rageuse colère qu’il est extrêmement difficile de canaliser et d’organiser sous une seule bannière ?

Résonance

Bien que forcément concernés et curieux des réponses que le temps apportera à cette question, ce qui retient pour l’heure notre attention, c’est la résonance de ce mouvement avec la réflexion initiée par vos serviteurs au sein du dossier du n° 548 de cette belle revue que vous tenez entre vos mains. Facebook à la manœuvre, avec les stylos rouges, ne venons-nous pas d’assister à la naissance d’un collectif enseignant connecté ?

Nous ne pouvions anticiper ces évènements récents, mais nous avions tenté, en vain, d’obtenir la participation de syndicats. Comment le numérique avait pu modifier la dimension sociale de la vie enseignante ? Sur ce point, les stylos rouges nous crèvent les yeux : se revendiquer d’un tel mouvement (comme de n’importe quel collectif) ne requiert plus qu’un clic. Un clic qui, produit ici, puis là, puis là-bas, puis ici encore, crée un effet de masse en une poignée de jours.

Mais les auteurs qui nous ont fait le privilège de leur participation à ce dossier nous l’ont dit. Ce ne sont ni le rassemblement ni le nombre qui font le collectif. Ce sont ses actions. Se rassembler n’est que le vote d’intention et, faut-il encore le rappeler, l’enfer en est pavé. Seule l’action donne substance au collectif, parce qu’elle seule engage proprement la personne en son sein.

C’est peut-être pour cela que le mouvement fait lever quelques sourcils chez les syndicats ou syndiqués. Certes, est soulignée la similitude des revendications [1], mais on s’interroge sur cette volonté, en tant que collectif, de faire cavalier seul au détriment du bénéfice de l’expérience [2]. Comme si, paradoxalement, cette volonté vive et largement partagée de se regrouper ailleurs allait aussi de pair avec l’envie de faire seul. Comme si, au milieu de tous les «  co  » de la novlangue de l’éducation, émergeait, haut et fort, un grand «  c’est moi qui fais !  »

Alors, on peut sourire. Parce que, comme l’enfant qui veut couper ses légumes tout seul, on sait qu’à court terme, cela sera certainement contreproductif. Toutefois, même les plus grands chefs étoilés ont commencé par être contreproductifs, un couteau à la main. Alors, qui sait ? Peut-être que ces collectifs d’un genre nouveau sauront agir et gagner là où les autres peinent de plus en plus à mobiliser. Laissons-leur au moins le bénéfice du doute ?


[1Voir l’article «  Tout le monde aime les stylos rouges  » dans le Café pédagogique :
https://tinyurl.com/y336jwv3

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