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N°451 - Dossier "La sanction"

Trouver des réponses d’équipe

Rencontre avec des enseignantes de l’école primaire de l’Escapade

Voici une école dont le personnel se trouve, lors d’une rentrée, presque entièrement renouvelé. Face aux violences verbales et physiques, les enseignants souhaitent dépasser les réactions individuelles et harmoniser leurs réponses et leurs sanctions. Ils ont rencontré Bruno Robbes et Chantal Costa, enseignants conseillers au Centre Académique d’Aide aux Ecoles et aux Etablissements, au rectorat de Versailles [2].

Cahiers Pédagogiques : En quoi ces conseillers vous ont-ils aidés dans votre démarche ?

Ils nous ont aidés à démarrer de façon à ce que nous réfléchissions ensemble sur le sujet. Nous avons commencé par distinguer la loi de la règle. La loi, c’est ce qui ne se discute pas. La règle, elle, peut évoluer selon les circonstances, le contexte, les besoins. Il faut tenir compte des réalités de notre école. Nous avons aussi distingué la sanction de la réparation. Bruno et Chantal nous ont proposé de travailler sur les ceintures de comportement mais ce dont nous avions le plus besoin était d’avoir un outil qui nous permette de réagir de façon juste et rapide face aux comportements violents des élèves. C’est ainsi que nous avons mis au point un permis de conduite en nous référant au règlement intérieur d’école mis au point au niveau du département. C’est un règlement type que l’on peut adapter. Il présente les différentes sanctions possibles ainsi que les réparations que l’on peut demander aux élèves.

Est-ce que ce permis donne des droits aux élèves ?

C’est justement ce qui nous a posé problème, car notre permis n’est pas un outil dans ce sens. Il s’agit pour eux de garder leurs 20 points. Et nous avions par ailleurs un outil d’évaluation. En réfléchissant avec Bruno et Chantal, nous nous sommes fixé pour objectif de faire le bilan du fonctionnement de nos outils (ce qui va, ce qui doit être précisé, modifié), pour les faire évoluer vers une évaluation du comportement des élèves qui s’inspire de l’idée des ceintures de comportement de la pédagogie institutionnelle, avec des devoirs mais aussi avec des droits. Nous voulions aussi approfondir le problème des sanctions, dans les classes et dans l’école...

Comment cela se passe-t-il dans les endroits et moments collectifs ?

Un cahier commun à tous les élèves a été ouvert pour assurer le suivi des sanctions données pendant les récréations. Nous avons en effet décidé de traiter chaque problème au moment où il se posait avec les adultes responsables des élèves à ce moment-là. Dans ce cahier, nous notons le nom et le prénom de l’élève mis en cause ainsi que le code qui correspond à l’infraction commise et le nombre de points à enlever en conséquence ainsi que la réparation.
En ce qui concerne la cantine, nous nous sommes mises en contact avec le personnel de mairie pour accorder nos pratiques mais ce n’est pas facile. Très peu d’enseignantes surveillent le temps de cantine.

Quelle a été la réaction des élèves quand vous avez mis en place le permis à points ?

Les grands nous ont dit : « On n’a plus le droit de rien faire ! » et puis ils ont constaté peu à peu que le règlement de l’école et le permis à points pouvaient les protéger. Ils ont maintenant un sentiment de justice.
Les adultes ont fait front. Parce que nous avions établi le document ensemble nous avions les mêmes réponses vis à vis des enfants. Certains ont essayé de plaider leur cause auprès de différentes enseignantes pour obtenir que leurs points ne soient pas enlevés mais ils ont eu droit à la même réponse.

Quels changements avez-vous pu constater concernant le comportement des élèves ?

Avant, le bureau de la directrice était bien souvent le bureau des pleurs. Il n’était pas possible pour elle de régler un à un les conflits. Tout le monde est maintenant partie prenante concernant les comportements scolaires. Les élèves aussi arrivent à régler des conflits qui les dépassaient auparavant.

Par le seul effet du permis à points ? Cela semble un peu magique...

Aujourd’hui la classe de CM1 n’avait pas de ballon pour jouer sur le terrain de foot. Si cela s’était passé en début d’année, il y aurait eu des débordements pendant la récréation. Or là, les enfants ont trouvé d’autres jeux et tout s’est bien passé. Chaque classe a un sac de jeux pour la cour composé de cordes à sauter, de petites balles en mousse... Un responsable par classe s’en occupe. Cela a permis aussi d’atténuer les affrontements.
Au CP et en CE1, les élèves débattent en classe de la façon dont ils pourraient perdre le moins de points. Les enfants se donnent des conseils. Chez les grands en cycle 3, les enfants reviennent sur les comportements gênants sans pour autant contester les points qui ont été enlevés.

Comment avez-vous communiqué votre permis à points aux parents ? Quelles ont été leurs réactions ?

Nous l’avons inscrit au règlement intérieur de l’école « Chaque élève reçoit un permis de conduite lui permettant de se comporter en élève citoyen. Ce permis sanctionne des actes interdits à l’école et prévoit des réparations ainsi que des sanctions en fonction de la gravité de la situation. »
Nous l’avons présenté lors d’un conseil d’école. Les parents l’ont bien accepté. Ils sont demandeurs d’un cadre pour leurs enfants. Certains seraient même pour des solutions « musclées » ! Nous avons eu une fois la visite d’un parent qui se plaignait de la sanction donnée à sa fille. Après entretien, il s’est avéré que celle-ci n’avait pas tout dit à son père.

Dans le règlement intérieur vous écrivez les trois lois fondamentales de l’école. Les deux premières sont l’interdit de violences physiques et verbales et l’obligation au travail. La troisième dit « l’enseignante est celle de tous les élèves et d’aucun en particulier » [3]. Cela répond-il à une dimension psychologique dans la relation maîtresse/élève ?

Une grande partie des élèves que nous avons sont en grande demande affective. Ils exercent sur nous une pression forte. Ils peuvent réagir de façon disproportionnée quand ils sont contrariés dans leur demande. Ils font alors des « caprices » terribles. Il est nécessaire de poser les choses dès le départ. Il faut qu’ils réalisent que nous ne pouvons répondre à leur demande affective et qu’en aucun cas on ne se substitue aux parents.

Quelles sont les difficultés qui demeurent ?

Nous éprouvons le besoin d’affiner le permis de conduite. Ainsi nous avons mis sur le même plan injurier et menacer... Pour certaines infractions, nous souhaiterions faire correspondre des points (à enlever) à l’intérieur d’une fourchette de façon à pouvoir adapter selon les circonstances et la densité de l’événement.

Nous avons du mal après les vacances à ce que les élèves se réadaptent au système. C’est en partie lié au fait que l’école est aussi le lieu pour le centre de loisirs. Là, les règles ne sont plus du tout mises en vigueur. Le rapport à l’adulte change et les enfants ont du mal à retrouver le cadre de l’école après avoir vécu dans les mêmes lieux d’autres choses.

D’après ce que vous dites, le bilan est très positif.

Nous sommes globalement satisfaites de cette expérience. Cela nous a demandé un gros investissement en temps et en énergie mais cela porte ses fruits. Notre chance est d’avoir été toutes partantes et d’avoir porté le projet de façon cohérente malgré les différences de nos personnalités. Cela a soudé l’équipe et les enfants aussi ; ils communiquent entre eux ... avec des mots.

Ecole Primaire de l’Escapade, R.E.P. Cergy-Pontoise
Propos recueillis par Odile Sotinel


[1Créé en 2001 à l’initiative du recteur d’académie, ce centre unique en France a pour mission première l’aide aux écoles et aux établissements confrontés à des difficultés liées à la violence en milieu scolaire.

[2Créé en 2001 à l’initiative du recteur d’académie, ce centre unique en France a pour mission première l’aide aux écoles et aux établissements confrontés à des difficultés liées à la violence en milieu scolaire.

[3Pour approfondir cette question, voir Bois D., « La loi », in Pain J. (dir.), De la pédagogie institutionnelle à la formation des maîtres, Vigneux, Matrice, 1994, p. 103-110.


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