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Point de vue

Trois après-midis d’un étudiant contre la loi ORE

Thibault Vermeulen

7 mai 2018

On peut être étudiant en classe préparatoire et se préoccuper de la sélection à l’entrée à l’université. On peut ne pas être un habitué des manifestations et des occupations d’amphi et y aller, pour voir par soi-même, et prendre goût aux échanges et aux discussions qu’on y rencontre.


Jeudi 12 avril, j’avais rejoint des amis dans un café après les cours et nous discutions de la mobilisation étudiante, quand Aurélien reçut un message indiquant que 300 étudiants étaient en train d’occuper l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne. Ils s’étaient très vite retrouvés enfermés par 200 CRS qui encerclaient le bâtiment afin d’empêcher que davantage d’étudiants entrent bloquer.

Je suis en hypokhâgne. Si je me suis mobilisé contre la loi Orientation et réussite des étudiants (ORE) alors que je fais partie d’un cursus sélectif, c’est parce cette loi fait de la sélection dans les études supérieures la norme, même à l’université. Je milite pour que les études supérieures puissent continuer à donner une chance à tous.

Je ne crois pas que cette réforme le fasse, puisque les universités ont plus de libertés pour sélectionner. Ces dernières ne vont pas toutes proposer des parcours personnalisés, par manque de moyen ou de volonté. Je suis persuadé que des universités comme Paris XI ou Paris II ne proposeront jamais les licences en quatre ans ou les cours de soutien prévus par la réforme. De plus, le gouvernement prétend qu’aucune faculté ne pourra refuser un candidat, sauf que la mention « En attente » de Parcoursup se transforme automatiquement en « Non  » le 1er septembre. Que vont devenir ces bacheliers ?

La Sorbonne : symbolique et efficace

Nous sommes donc allés soutenir le blocage avec les quelques autres centaines d’étudiants qui manifestaient sous la pluie, pour occuper le bâtiment et participer à l’assemblée générale qui avait lieu à l’intérieur. Après nous être faufilés entre les véhicules de CRS et être entrés dans le périmètre de sécurité qu’ils avaient tracé – ils laissaient passer les gens – nous nous sommes retrouvés parmi une foule principalement constituée d’étudiants. La foule scandait des slogans, étendait des banderoles, et écoutait les informations que lui transmettaient les étudiants de l’intérieur qui communiquaient avec nous du balcon, au-dessus d’une trentaine de CRS qui bloquaient l’entrée aux étudiants.

On comprend que bloquer la Sorbonne est un symbole important parce qu’elle est très difficile à occuper à cause de sa taille et de son grand nombre d’entrée, mais aussi parce qu’elle est liée au rectorat de Paris, et que bloquer la Sorbonne, c’est bloquer le rectorat. Ce qui est d’ailleurs beaucoup plus efficace : au bout d’une heure de blocage, le rectorat s’est mis à négocier avec les étudiants. Ce qui m’a marqué, c’est la façon dont ce blocage s’est organisé. On pouvait distinguer quatre espaces différents de mobilisation :

- Le premier espace était l’intérieur de l’université, avec, entre autres, l’Assemblée générale qui se tenait dans l’amphithéâtre Richelieu.
- Le second espace était le balcon, qui faisait le lien entre l’intérieur et l’extérieur à l’aide d’un mégaphone.
- Après le barrage de CRS, nous avions un troisième espace rassemblant les étudiants et autres soutiens qui manifestaient afin d’entrer. Cet espace se caractérisait par sa densité de manifestants et sa proximité directe avec les CRS. Des chants résonnaient dans la rue de la Sorbonne, comme l’Internationale et Bella Ciao.
- Le quatrième espace, le plus intéressant, était à la périphérie du troisième espace. Étroitement lié à ce dernier, on y trouvait des gens qui discutaient, débattaient, chantaient, mangeaient, buvaient. C’était un véritable lieu d’échange, rendant possible le débat public. Des étudiants débattaient sur la pertinence des blocages, échangeaient leurs avis sur la loi ORE, expliquaient la situation aux passants intrigués… Il planait dans cet espace une atmosphère pacifique et festive, j’ai même vu des sacs poubelles circuler pour réunir les ordures et surtout les bouteilles en verre – même si en réalité peu de gens buvaient – pour éviter d’éventuels lancers de bouteilles sur les CRS.

Nous sommes finalement partis aux alentours de 22 heures, soit deux heures avant que les manifestants se fassent déloger.

Tolbiac : examens en chocolat et expression libre

Le 18 avril, je suis allé à la « Commune libre de Tolbiac », nom donné par les bloqueurs du Centre Pierre-Mendès-France – alias Tolbiac – de Paris 1, afin de soutenir le blocage et d’assister à une assemblée d’étudiants. J’y étais déjà allé plusieurs fois auparavant, entre autres pour assister à une conférence-débat avec Bernard Friot et Frédéric Lordon sur les mobilisations nationales. J’ai assisté à une assemblée d’étudiants de Paris 1 qui réfléchissaient sur les moyens de remplacer les partiels. N’étant pas étudiant en licence, je n’ai fait qu’assister aux différentes prises de paroles et aux réactions.

Cette discussion s’est déroulée à l’extérieur, à « l’amphi d’été ». Une centaine d’étudiants étaient réunis, trois personnes modéraient les prises de parole et faisaient circuler le micro. Certains semblaient utiliser la communication silencieuse par les gestes, reprise de Nuit debout, mais elle n’était pas utilisée par la majorité. Eux non plus, ils ne croient pas aux « examens en chocolat » [1]. Ils souhaitent être sélectionnés sur leurs résultats à la fac car ils sont conscients que Paris 1 est dans l’incapacité d’accueillir 100 % des étudiants d’une année à l’autre. La sélection à l’entrée en Master poserait aussi un problème, sans partiel. Diverses propositions ont été débattues, comme la possibilité de remplacer les partiels par des devoirs à faire chez soi, ou d’augmenter le coefficient du contrôle continu.

Après avoir assisté à une partie de cette discussion, je suis parti déambuler dans les couloirs de Tolbiac. Effectivement, j’y ai vu beaucoup de tags, ainsi que quelques dégradations. Mais j’y ai aussi vu la volonté de préserver ce lieu d’étude, par exemple les étudiants ont d’eux-mêmes fermé les étages pour les protéger des dérives. Les tags sur les murs laissaient transparaître une frustration, un besoin d’expression. S’il y a des dégradations indéfendables, il y a de réelles œuvres d’art qui ont été réalisées : on y trouve aussi bien des peintures que des poèmes.

Une manifestation unie

N’étant pas un habitué des manifestations, cette mobilisation fut pour moi l’occasion de faire la différence entre ce qui se dit aux infos, sur internet et ce qui s’y passe vraiment. Les manifestants habillés en noirs sont-ils vraiment des anarchistes extrémistes violents, seulement là pour « casser du CRS » et des vitrines ? Les CRS sont-ils seulement présents pour éviter les débordements et protéger les manifestants ?

Ce fut sous un magnifique soleil d’avril que la manifestation du 19 avril a eu lieu, réunissant 300 000 personnes – d’après la CGT – qui ont manifesté contre l’action gouvernementale partout en France au nom de la « convergence des luttes ». J’avais rendez-vous à 14 heures avec différents groupes d’amis qui convergeaient à Montparnasse pour une grande marche vers Place d’Italie. Une fois sur place, c’est avec émerveillement que je découvre ce lieu - habituellement dominé par les voitures – envahi par une masse d’individus qui déambulait, s’organisait, scandait des slogans et chantait. Ces gens présents ce jour-là semblaient si différents, et pourtant ils étaient présents, ensemble, pour les mêmes raisons. J’y ai vu des chômeurs, des cheminots, des étudiants, des retraités, des professeurs ou encore des lycéens.

Même s’il était flagrant que certains groupes étaient déjà bien soudés, je ressentais dans cette manifestation une atmosphère d’union, de « convergence ». Et moi qui m’attendais à plus de sectarisme de la part de certains organismes, je sentais plutôt de la solidarité entre les manifestants, passant par exemple par des slogans communs, des échanges d’affiches, et des mélanges de cortèges. Certains slogans m’ont marqué : « On révise juste la philo » ou encore « Macron fait son Bashar à la ZAD », et on m’a donné de nombreux tracts et autocollants intéressants, j’ai même eu droit à une petite bande dessinée engagée d’une page.

J’ai croisé des manifestants qui détonnaient parmi cette foule de « Monsieur/Madame Tout-le-monde » : certains s’étaient masqués avec des lunettes de plongée et un foulard. Émilie m’avait d’ailleurs conseillé de prendre une écharpe : « On ne sait jamais. » J’allais de cortège en cortège, passant des étudiants de Paris 8 à la CGT du service public. J’y ai d’ailleurs croisé quelques élus communistes, ce fut agréable de rencontrer des élus bienveillants et ouverts à l’échange.

Des grenades lacrymogènes

J’ai avancé jusqu’au moment où, à une intersection, il y a eu du bruit, puis de l’agitation. Mes yeux et ma gorge commencèrent à s’irriter. Les CRS s’étaient mis à lancer des grenades lacrymogènes sur les manifestants pour casser le cortège, avant de sortir les canons à eau. Les bruits des grenades résonnaient comme des détonations et causèrent des mouvements de panique chez les manifestants. Je me suis rapidement retrouvé emporté par la masse qui faisait marche arrière, affolée. Dans la panique, certains se sont bousculés, se sont blessés. Je fus impressionné par la réactivité des infirmiers manifestants, qui se mobilisaient avec une grande efficacité pour évacuer les blessés. J’ai revu sur les chaines d’informations certaines scènes où des manifestants « caillassent » les CRS. De mon point de vue de manifestant, j’ai compris qu’ils ne faisaient que renvoyer les grenades lacrymogènes d’où elles étaient parties.

Je n’ai vu aucun lancer de pavé. Je n’ai vu qu’une foule avançant pacifiquement dans un nuage de gaz lacrymogène, entourée de CRS qui avaient pour consigne de nous diviser et de nous isoler. Les percussions et les mégaphones nous donnaient la cadence et la force pour continuer jusqu’au lieu de convergence, place d’Italie. Puis je suis rentré réviser mes concours blancs.

Thibault Vermeulen
Étudiant en hypokhâgne au lycée Michelet (Vanves)


[1Expression employée par Emmanuel Macron lors d’une interview accordée à Jean-Pierre Pernaut sur TF1 le jeudi 12 avril.