Accueil > Publications > Articles en ligne > Traits de mémoire


N° 546 - L’histoire à l’école : enjeux

Traits de mémoire

Vincent Marie

La bande dessinée permet de proposer une réflexion sur le récit mémoriel aux enseignants et à leurs élèves : s’emparer de ces œuvres en classe permet d’ouvrir un dialogue renouvelé avec l’Histoire.

C’est à travers le regard d’un enfant que dans le manga Gen d’Hiroshima, Keiji Nakazawa propose, le temps d’une planche, une réponse graphique à l’injonction « Tu n’as rien vu à Hiroshima ? ». La vocation artistique du mangaka trouve son origine dans le traumatisme d’Hiroshima. Le 6 aout 1945, il avait 6 ans, il doit la vie à un mur de ciment derrière lequel il se trouvait. Cette même journée, il dut faire face à la mort de son père, de sa sœur, de son petit frère carbonisés dans l’incendie de leur maison, qui s’était effondrée sur eux. Comment s’attaque-t-on un jour, lorsque l’on est dessinateur, et donc normalement consacré au seul divertissement inoffensif de la jeunesse, à la représentation de ce qui a détruit pour toujours sa propre enfance ?

« Ore wa mita »

En 1972, lorsqu’il publie un récit autobiographique de quarante-huit pages intitulé Ore wa mita, en français « Je l’ai vu », Nakazawa n’avait jusqu’alors jamais parlé de sa nature d’hibakusha (survivant de la bombe), situation encore taboue au Japon. Il faut attendre 1973 pour qu’il raconte, dans Gen d’Hiroshima, les faits terribles qui collent à sa mémoire. Avec la disparition du « je » confessionnel et mémoriel, Nakazawa accomplit son exorcisme. Cette mise à distance salutaire lui permet d’élargir la matière des circonstances personnelles à tout un ensemble de problèmes politiques idéologiques qui gravitent autour du fantôme d’Hiroshima au Japon. Ce que Nakazawa a vu et donne alors à voir dans ses mangas, ce sont les morts vivants qui remontent les rues dévastées, les corps carbonisés d’où d’immenses lambeaux de peau se détachent.


Cette double planche (le sens de lecture de droite à gauche des mangas japonais a été respecté) résume la panique et l’horreur, avec mille fois plus d’éloquence et de force que de longues descriptions littéraires condamnées à tourner autour de leur représentation. Une bombe vient d’exploser, un jeune garçon sort des décombres. Un cheval devenu fou, les yeux révulsés, la bouche grande ouverte dans un ultime cri, se cabre de douleur, son encolure enflammée. Page iconique, s’il en est, vide de dialogue mais hurlant l’indignation, Nakazawa rejoint la puissance symbolique du Guernica de Picasso, cri pictural jeté à la conscience du monde, et témoignage porté contre les atrocités de la guerre moderne technicisée qui n’a que faire de la différence entre civils et militaires.

Mémoires éclatées

L’analyse des mémoires de la guerre d’Algérie est aussi une piste intéressante à exploiter dans les classes d’histoire en lycée. À partir d’un corpus de cinq ou six œuvres évoquant différentes mémoires de la guerre d’Algérie (mémoires des appelés, des harkis, du FLN (Front de libération nationale), des pieds-noirs), nous pouvons proposer d’abord aux élèves, par petits groupes et à partir d’un questionnaire mettant en perspective les liens que l’auteur tisse avec la guerre d’Algérie, d’étudier en lecture intégrale un album du corpus. Ensuite, lors de la reprise, nous chercherons à inscrire l’étude de ces albums dans une perspective chronologique et montrer ainsi comment évolue, dans le neuvième art, génération après génération, la perception de ce conflit dans la société française et algérienne.

À la lumière de l’étude d’un vaste corpus, nous pouvons donc remarquer qu’en France, il faut attendre l’accélération mémorielle des années 1970-80 pour voir la bande dessinée accompagner le travail des historiens sur la mémoire de la guerre d’Algérie. Si la guerre dessinée apparait pour la première fois en 1982 avec Une éducation algérienne, c’est essentiellement au cours des années 1990 qu’elle trouve dans la bande dessinée française un terrain d’expression fécond, avec des œuvres majeures comme Le Chemin de l’Amérique de Baru, Jean-Marc Thévenet et Daniel Ledran (1990), Petit Polio de Farid Boudjellal et Azrayen’ de Frank Giroud et Christian Lax (1998-99). Et c’est plus particulièrement depuis la publication de La Guerre fantôme de Ferrandez, sixième tome des Carnets d’Orient (2002), que le neuvième art pose sa griffe de lion sur le sujet. Une période qui semble correspondre à la reconnaissance de l’état de guerre en Algérie (1999).

Il est alors intéressant de noter que beaucoup d’auteurs qui travaillent sur ce thème sont eux-mêmes des enfants de pieds-noirs (Ferrandez, Anne Sibran, Morvandiau, Denis Merezette, Fred Neidhardt) ou des Français ayant combattu en Algérie (Giroud) ou dépositaires d’un témoignage comme Gaétan Nocq dans Soleil brulant pour l’Algérie, où l’auteur (re)trace au crayon le parcours d’un jeune appelé envoyé en 1956 en Algérie française. Dans cette bande dessinée, il s’appuie sur le témoignage d’Alexandre Tikhomiroff qui n’a alors que 21 ans en 1956 quand il est envoyé, avec d’autres appelés, en Algérie, toujours colonie française.

Nous pouvons aussi faire remarquer aux élèves que la bande dessinée française témoigne de la volonté de briser le silence par les mots et les images et cherche à ouvrir un dialogue avec le passé, à l’instar de Manu Larcenet dans Le Combat ordinaire (2003-2008), où le manque de communication entre un père (qui a fait la guerre et qui n’en parle jamais) et un fils symbolise l’amnésie de l’État, qui a longuement refusé de transmettre une mémoire collective de la guerre à ses citoyens. Nous pouvons aussi souligner la difficulté de représenter certaines questions comme si elles étaient taboues. Les Algériens et les Français ont toujours du mal à aborder la question du harki, même si Farid Boudjellal, dans Le Cousin Harki (2012) ou encore Daniel Blancou dans Retour à Saint-Laurent-des-Arabes (2012) tentent une première approche sensible et humaniste.

In fine, toutes ces mémoires éclatées de la guerre d’Algérie dans l’univers des planches peuvent trouver un point de convergence dans la réalisation d’une chronologie intégrant l’ensemble des bandes dessinées du corpus. La confrontation des bandes dessinées aux archives photographiques de la guerre d’Algérie est un prolongement possible pour comprendre comment des artistes mettent en scène l’Histoire. À ce titre, il convient de faire remarquer aux élèves la présence, avant ou après les albums, de textes d’historiens, de documents historiques, de photographies, de dessins préparatoires, de chronologie et de biographie. Dans leurs bandes dessinées, les auteurs citent et recyclent de vraies sources textuelles comme audiovisuelles dans leurs récits. Elles peuvent être questionnées ou critiquées par les élèves, avec l’aide de leurs enseignants. Morvandiau, dans D’Algérie (2007), ou Alain et Désirée Frappier dans Dans l’ombre de Charonne (2012) insèrent des photographies et des articles de presse dans leur travail artistique. Pour écrire l’histoire des pieds-noirs, Fred Neidhardt dispose des enregistrements audios de son grand-père qui sont intégrés dans les bulles de son récit Les Pieds-Noirs à la mer (2013).

Images-mémoires

Halim Mahmoudi, dans Un monde libre (2013), fait le pari, en insérant dans un cadre fictionnel des lieux de mémoire visuels de la guerre d’Algérie, d’engager le lecteur à reconsidérer certaines photographies mythiques comme celle de Jean Texier (Ici on noie les Algériens) ou celles d’Elie Kagan. Ici, la bande dessinée permet de revisiter et de mettre à distance nos perceptions stéréotypées et nos certitudes vis-à-vis de la représentation de l’Histoire. On peut montrer que la bande dessinée participe de la guerre des mémoires autour de la représentation graphique d’évènements spécifiques, comme la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris.

La force du récit mémoriel en bande dessinée permet d’offrir ce que les livres d’histoire proposent rarement : un propos personnalisé, intimiste, dont l’objectif n’est pas de faire un exposé savant sur l’histoire, mais d’évoquer une forme graphique du passé. Ainsi, il semble intéressant d’examiner les choix des auteurs, qui parfois évoquent leurs propres doutes ou leurs propres erreurs en proposant une démarche autoréflexive. C’est le cas de Samuel Figuière dans L’Esprit à la dérive (2015), un roman graphique qui raconte son père au travers de son engagement non violent pendant la guerre fratricide d’Algérie, sa relation avec lui alors qu’il est atteint d’une maladie qui diminue ses facultés mentales.

Vincent Marie
Historien, sémiologue de l’image et professeur d’histoire et de cinéma au lycée Philippe-Lamour de Nimes, en charge d’un cours d’histoire de la bande dessinée et sémiologie de l’image à l’université Montpellier III

Sur la librairie

Cet article vous a plu ? Poursuivez votre lecture avec ce dossier sur le même thème...

 

L’histoire à l’école : enjeux
Comment les élèves peuvent-ils construire un rapport apaisé, critique et intégrateur au passé de la société humaine et à l’Histoire ? Une histoire qui prenne en compte le récit, l’histoire politique, économique, sociale, les représentations, les enjeux de mémoire, qui éveille l’esprit et qui crée du « nous ».
Voir le sommaire et les articles en ligne


 Les Cahiers pédagogiques sont une revue associative. Pour nous permettre de continuer à la publier, achetez-la, abonnez-vous et adhérez au CRAP.


  • Dans la même rubrique

  • N° 546 - L’histoire à l’école : enjeux

    Mémoires des corps, mémoires des chaises !
  • N° 546 - L’histoire à l’école : enjeux

    À ton avis, pourquoi fait-on de l’histoire-géographie à l’école ?
  • N° 546 - L’histoire à l’école : enjeux

    Le gout de l’archive et du questionnement
  • N° 546 - L’histoire à l’école : enjeux

    Traits de mémoire
  • N° 546 - L’histoire à l’école : enjeux

    À l’école des colonies
  • N° 545 - Accompagner en pratiques

    Enseignant et éducateur, alliés pour l’inclusion
  • N° 545 - Accompagner en pratiques

    Lire chez soi à l’ère du numérique
  • N° 545 - Accompagner en pratiques

    Au rap citoyen !
  • N° 544 - Les écrits de travail des élèves

    Les savoirs scolaires à l’oral et à l’écrit
  • N° 544 - Les écrits de travail des élèves

    Écrire sur le livre