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Remèdes aux mensonges et autres idées reçues

Théorie du genre ou réduction des inégalités entre filles et garçons ?

Antidote n° 13, par Claude Lelièvre

Que n’a-t-on pas entendu sur la théorie du genre et son enseignement au moment de l’affaire des ABCD de l’égalité ! Qui a vu les fiches de ce dispositif sait que l’objectif était bien la lutte contre les stéréotypes sur les garçons et les filles et non un embrigadement dans des pratiques sexuelles «  contre-nature  » dès le plus jeune âge ! Las, le mythe de l’enseignement de la théorie du genre persiste, perpétué selon un processus bien rôdé.

À la suite de l’intervention très médiatisée du pape à ce sujet, l’association des éditeurs scolaires a publié un communiqué sans appel : «  Les éditeurs scolaires mettent en œuvre les programmes de l’Éducation nationale, et ces programmes ne comportent aucune référence ni mention de cette “théorie du genre’’. Les différences entre les hommes et les femmes sont abordées sous l’angle factuel des transformations corporelles qui affectent les filles et les garçons au cours de l’adolescence en Sciences et via la lutte contre les stéréotypes et les discriminations dans le cadre de l’Enseignement moral et civique.  »

«  Née des études de genre, étudiant les différences non biologiques entre les hommes et les femmes, la théorie du genre (ou gender) va plus loin, estimant que le genre ne dépendrait pas du sexe biologique mais serait subjectif, laissé au libre choix de chaque individu. Elle s’est imposée aujourd’hui dans les programmes de l’Éducation nationale : “L’identité sexuelle est le fait de se sentir totalement homme ou femme. Cette identité dépend d’une part du genre conféré à la naissance, d’autre part du conditionnement social.” (Manuel SVT, 1re L-ES, Bordas, 2011). Dès 2004, la Congrégation pour la doctrine de la Foi mettait en garde contre «  une telle anthropologie, qui entendait favoriser des visées égalitaires.  »

La théorie du genre (Diocèse de Paris).

L’encadré ci-dessus, citation du Diocèse de Paris, est archétypique du procédé généralement employé : imputer aux programmes de l’Éducation nationale ce qui figure dans tel ou tel manuel, et surinterpréter ce qui est énoncé par le manuel dans le sens de l’affirmation d’une prétendue «  théorie du genre  ». En réalité, la dite «  théorie du genre  » a été peaufinée et popularisée à partir du Vatican (cf. la référence à la Congrégation pour la doctrine de la foi, dès 2004) et elle a une présence forte (accusatrice) au cœur-même des institutions ecclésiastiques (et non pas seulement dans l’expression de courants intégristes ; cela, aussi, fait partie de la «  désintoxication  » à mener).

Ce qui est en jeu pour l’Église, c’est la conception traditionnelle de la famille (perçue comme menacée) et des rôles différenciés des femmes et des hommes ; avec, avant tout, la lutte de principe contre l’homosexualité. On le voit bien dans le Guide pour l’éducation sexuelle qui a été édité en 2010 sous l’autorité du Secrétariat à l’enseignement catholique. Pour ce qui concerne l’homosexualité, même s’il est dit qu’il ne s’agit pas de «  conduire à poser un jugement sur les personnes homosexuelles  », toute la direction éducative est tendue dans ce texte vers l’« affirmation structurante de la différence sexuelle  ».

Anthropologie et gender theory

Selon le texte promulgué par la direction de l’enseignement catholique, «  l’anthropologie a toujours reconnu l’importance structurante de la différence sexuelle. Un courant récent, néanmoins, conteste ce modèle. La gender theory privilégie le “genre”, considéré comme une pure construction sociale, et diversifié selon les orientations sexuelles, aux dépens du “sexe”. Elle manifeste un déni de la différence corporelle et psychologique qui préexiste aux rôles culturels [ ...]. Le but de la gender theory est de “libérer” l’individu de tout cadre normatif donné par la nature, la société, la religion et de permettre à chacun de choisir librement son identité, son orientation sexuelle et sa forme de famille   ». Il s’agirait donc, en définitive, pour l’enseignement catholique, de libérer les jeunes d’influences «  contre-nature  ».

Si l’on veut être au clair sur cette question, il convient à la fois de prendre pleinement conscience des oppositions (qui ne relèvent pas seulement de courants plus ou moins marginaux) et être au clair avec les enjeux (portés notamment par l’Éducation nationale) : plus d’égalité et de liberté.

Il ne faudrait pas en effet que des appréhensions infondées (l’enseignement d’une soi-disant «  théorie du genre  ») masquent et affectent les options nouvelles prises afin de tenter d’en finir avec le semi-échec des campagnes entreprises dans le passé contre les stéréotypes sexistes, pour l’égalité filles-garçons.

Focalisation sur l’orientation

Le rapport de l’Inspection générale de mai 2013 sur Les inégalités scolaires entre filles et garçons dans les écoles et les établissements a noté à juste titre que «  la focalisation initialement portée sur l’orientation et principalement sur celle des filles a durablement marqué les politiques d’égalité entre filles et garçons  », avant de mettre en évidence que «  cet effort a rencontré ses limites en intervenant assez tard dans le processus d’orientation, en fin de collège (au moment où les représentations stéréotypées sur les métiers et les formations qui y conduisent sont déjà construites) et qu’il a ciblé prioritairement sur les filles, envoyant un message ambigu. Est-il plus dérangeant que les filles n’aillent pas assez en séries scientifiques, ou que les garçons évitent les séries littéraires ? Que les filles désertent les séries industrielles, ou les garçons les services ? Qu’il n’y ait pas assez d’ingénieures ou de puériculteurs ?  ». Enfin, ce rapport a souligné que «  l’enseignement primaire a été l’angle mort  » des politiques de réduction des inégalités scolaires sexuées.

Si l’on veut rompre avec des logiques antérieures qui ont montré leurs limites, il convient donc d’aller dans le sens d’un changement de paradigme qui concerne – en même temps et d’un même mouvement – les filles et les garçons, notamment dans le domaine fondamental de la lutte contre les stéréotypes, en la menant par ailleurs de façon résolue beaucoup plus tôt (dès le primaire) et plus loin, par-delà les turbulences actuelles.

Claude Lelièvre
Historien de l’éducation

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N° 487 - Filles et garçons à l’école Coordonné par Isabelle Collet et Geneviève Pezeu

Ce qu’en dit le Commissariat général à la stratégie et la prospective

«  Ce faisceau d’éléments, et d’autres que détaille le rapport, suggère que pour les jeunes hommes et femmes, l’éventail des choix est singulièrement plus étroit dans les faits qu’il ne l’est en droit. C’est en particulier le cas pour les enfants des milieux populaires ou défavorisés. Que les invitations à fermer le champ du possible viennent de l’entourage familial, du milieu scolaire, de l’institution éducative elle-même ou de représentations stéréotypées formées dès la petite enfance, elles sont autant de limitations à l’exercice de la liberté individuelle, autant d’entraves à l’épanouissement, autant de facteurs d’inégalité.  »

Jean Pisani-Ferry, Avant-propos de Lutter contre les stéréotypes filles-garçons, Un enjeu d’égalité et de mixité dès l’enfance, Rapport de Marie-Cécile Naves et Vanessa Wisnia-Weill pour le Commissariat général à la stratégie et la prospective, janvier 2014.


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