Accueil > L’actualité vue par le CRAP > « Tant qu’il y aura des élèves » : le film d’un citoyen qui exerce son esprit (...)


« Tant qu’il y aura des élèves » : le film d’un citoyen qui exerce son esprit critique

Interview de Hervé Hamon, auteur de « Tant qu’il y aura des élèves » Seuil, 2004, et du documentaire de même titre diffusé sur France 2. Rediffusion le 8 septembre à 1h40.

5 septembre 2005

- Affirmer d’emblée, au début du film, que vous voulez donner une image positive de l’école, est-ce de nature à entraîner les sceptiques (et lesquels !) ? La longueur et le sérieux de l’enquête sont-ils suffisamment explicités ?
Je ne dis nullement que je veux donner une image "positive" de l’école. Ces termes ne sont d’ailleurs pas employés. Le but de mon film n’est pas de "donner une image", moins encore de faire entrer les faits dans un quelconque a priori idéologique ou militant. Tout au contraire, j’ai tenu à souligner que, par rapport aux polémistes, je suis allé sur place et dispose d’éléments solides de comparaison dans le temps. Je ne suis pas "optimiste", je regarde et j’exerce mon esprit critique. Le jour où l’on sera capable de parler d’éducation en mettant les dossiers à plat, la réforme deviendra pensable. J’essaie, modestement, d’y contribuer.

- Quand on veut filmer ce qui “marche” auprès des élèves, qu’est-ce qui est difficile ? pourquoi ne voit-on pas davantage de dispositifs de classe plus innovants (le travail de groupes par exemple) ? Ne voit-on pas davantage, dans le film, l’ “effet établissement” plutôt que l’”effet prof ?”
Je n’ai pas choisi de filmer "ce qui marche". Je ne sais pas si les tentatives des profs de Clichy pour re-socialiser des élèves largués "marchent". J’ai essayé de montrer la tentative elle-même. Je ne suis pas un pédagogue, je n’ai pas qualité pour évaluer la pertinence des méthodes adoptées. Je suis simple citoyen dans cette affaire (même si je connais bien certains dossiers de l’Education nationale). Au demeurant, je filme aussi des choses qui, à l’évidence, marchent mal : le sexisme et l’orientation négative au lycée professionnel, un conseil de classe au lycée général où les professeurs essaient de dissuader une élève qui a 14,5 de moyenne en maths d’étudier... les maths. Je refuse, précisément, d’entrer dans cette étrange logique binaire qui voudrait que, si l’on relève des progrès, on bascule dans "l’optimisme".
Quant à filmer l’innovation pédagogique, ce n’était absolument pas mon propos parce que je n’ai aucune qualité pour le faire. Encore une fois, je ne suis pas pédagogue. Ce serait l’objet d’un film spécifique et il nécessiterait une préparation intellectuelle appropriée. Jamais, ni dans mon livre, ni dans mon film, je ne m’aventure sur ce terrain (de la même manière, je ne donnais pas de leçons de médecine aux praticiens que j’ai observés et filmés lors d’un précédent travail). Chacun son métier.

- Le jugement sur les lycées généraux à partir du cas St-Brieuc n’est-il pas trop péremptoire ?
En quoi les trois cas sont-ils (ou pas) exemplaires ?

Encore une fois, ce que je dis du lycée général n’est pas un "jugement" mais une "observation". J’observe que la vie y est douillette. J’observe que le déroulement de carrière reste linéaire et indéfendable. J’observe l’absence d’évaluation des maîtres et la médiocrité de l’évaluation des élèves par les maîtres. J’observe la fragilité des procédures d’orientation. J’observe la méconnaissance, par ces enseignants, du monde professionnel extérieur. J’observe le recul du travail en équipes. Et je le dis parce que je suis là pour ça.
Cela ne me paraît nullement péremptoire. Si je voulais polémiquer, je ne manquerais pas d’aliment. Je dirais, par exemple, ceci : entre la défense du statu quo dans la culture professionnelle des enseignants de lycée et la possibilité d’un gain de qualité pour les élèves, il faut maintenant choisir. L’illusion que "ce qui est bon pour les profs est bon pour les élèves" s’est dissipée et est devenue intenable.
Les trois établissements retenus ne sont pas "exemplaires". Ils sont banals. En 1984, Patrick Rotman et moi les avions choisi parce qu’ils ressemblaient à maints autres que nous avions visités. Ce qui est peut-être exemplaire, c’est le comparatif dans le temps.

- L’humanité, la modestie mais aussi le professionnalisme des enseignants filmés est saisissante. Comment avez-vous essayé d’éviter de donner l’idée qu’il s’agit de quelques profs formidables ?
Quand j’interviewe des gens, j’essaie d’interviewer des gens qui ont quelque chose à dire et qui veulent bien le dire. A Clichy, il y avait des professeurs qui étaient tellement parano envers la caméra qu’ils ne voulaient même pas être filmés en train d’entrer à la cantine. C’est leur droit. Ailleurs, c’était beaucoup plus facile. J’ai tendance à penser que les gens qui ne se cachent pas derrière leur petit doigt apportent plus à leurs concitoyens. Je n’ai pas cherché à filmer des "bons" profs, j’ai cherché des esprits libres (y compris un porte-parole du SNALC qui n’a pas peur d’assumer ses choix). Le but n’est pas qu’on les trouve "formidables". Le but est qu’on comprenne que la réalité professioonnelle des enseignants n’est pas réductible, heureusement, aux assez lamentables banderoles qu’ils brandissent ordinairement dans la rue.


Vous avez lu l’ouvrage ou vu le documentaire, vous pouvez nous faire part de votre réaction. Nous publierons certaines de ces contributions. [ Réagir ]