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N°415 - Existe-t-il une vie scolaire ?

Surveiller et punir

Par Jacques George

D’où vient l’organisation des établissements secondaires français ? L’importance attachée à la discipline et les dénominations employées (surveillant général, surveillant d’externat et maître d’internat) trahissent les origines militaires d’un personnel historiquement dévoué au maintien de l’ordre qui a donné naissance au lycée caserne.
 

La tradition napoléonienne du collège ou du lycée, dont certains aspects renvoient, avant même la réglementation minutieuse de l’arrêté de 1803, aux collèges d’Ancien Régime après l’expulsion des Jésuites en 1763, a animé tout le XIXe siècle ; on ne saurait dire qu’elle a totalement disparu. Mais les collèges de l’Ancien Régime formaient souvent des communautés éducatives, tandis que, dans les lycées, « la fonction professorale a été strictement séparée de l’œuvre éducative », montre Philippe Savoie [1] , et « la communauté éducative formée par les professeurs, les agrégés [2], l’aumônier et les fonctionnaires de l’administration est plus un rêve qu’une réalité ». Marc Le Cœur décrit ces lycées qui, « comme d’autres édifices communautaires, couvents, hôpitaux, casernes ou prisons, rêvent d’insularité. Pendant longtemps, ce sont des établissements confinés et cloisonnés où vivent recluses d’importantes populations d’enfants et d’adultes de toutes conditions, d’où les femmes sont théoriquement proscrites à l’exception des religieuses de l’infirmerie et des ouvrières lingères, et dont les fenêtres grillagées découragent les tentatives d’évasion autant que les incursions clandestines. Leurs bâtiments même sont agencés de manière à tenir à l’écart les personnes étrangères qui pourraient perturber la vie réglée qu’on mène à l’intérieur », y compris les familles. La personnalité du principal ou du proviseur est un élément essentiel de la vie de l’établissement.

En casquette à galons dorés...

Comme dans les collèges jésuites, la majorité des élèves sont internes. Leur vie est morne et austère, minutieusement réglée de façon presque militaire [3] , uniforme compris [4], rythmée par la cloche (que Napoléon puis Louis-Philippe remplacent par le tambour), faite de longues heures d’étude, mal égayée par les promenades en rangs le jeudi. Les repas se prennent en silence, en entendant, sinon en écoutant, une lecture, comme dans un monastère. « Les enfants, divisés en compagnies de vingt-cinq, effectuaient tous leurs déplacements au pas, sous la conduite d’un officier instructeur [5] » . Les locaux sont plutôt spartiates, sans chauffage l’hiver, « le sommet du confort est représenté par une auge tout au long de laquelle se déverse l’eau d’un tuyau percé de façon régulière. Un surveillant suffit pour manipuler le robinet unique » (d’eau froide), écrit F. Mayeur. Tout à la fin du siècle, Mauriac se souvient de « l’odeur des pensionnaires qui ne se lavent pas ».

Mais cette vie austère est longtemps considérée, malgré son coût élevé, comme nécessaire à une ferme éducation. Ce plaidoyer de Victor de Laprade est partial en faveur des collèges catholiques, mais significatif : « Savez-vous ce qu’est un collège, ô libres penseurs ! c’est un couvent ; le savez-vous, ô chastes mères de famille ! c’est une caserne ; vous le savez trop, pauvres enfants ! c’est une prison » [6]. Jules Vallès parle de « ces petites Roquettes » [7], de ses nombreux séjours au cachot et des pensums interminables. Il y a effectivement des cabinets noirs, des cachots, parfois une prison ; Jean-Claude Caron [8] cite même une institution à Paris en 1838 où il y a des « prisons portatives » (des boîtes de 1,45 m de hauteur sur 0,80 et 0,40) dans les classes.

L’enfer, c’était le collège !

Il dresse un catalogue hallucinant des traces de cette violence dans la littérature, à commencer par Vallès. Il cite Maxime Du Camp (1822-1894), qui décrit le collège comme « un enfer », « la sévérité chicanière des maîtres d’études », la violence de certains : « on m’avait retiré de mon premier collège parce qu’un jour j’avais été frappé jusqu’au sang par un pion » [9]. Il y a du sadisme dans certains châtiments courants. Reste à établir la proportion de ces comportements, et à ne pas oublier que la violence envers les enfants et les adolescents est alors aussi présente dans la famille et dans les institutions répressives. Les lycéens compensent par l’indiscipline et le chahut ; en un seul mois de 1862, plus d’un élève sur deux est puni d’une retenue au lycée de Bordeaux ; il y a parfois de véritables révoltes, celle de 1883 au lycée Louis-le-Grand où le proviseur doit demander l’intervention de la police n’est ni la seule ni la première. La question se pose alors : le collège ou le lycée sont-ils, comme le dit J.-C. Caron « un milieu violentogène » vivant « dans un climat de véritable guerre scolaire » ?

Un arrêté de 1854 établit la liste des punitions, dont les plus graves ne pouvaient être infligées que par le proviseur. Parmi elles, le séquestre (les arrêts), « le plus souvent dans quelque coin torride ou glacé, grenier ou cabinet sans air, mal surveillé, ne produisait guère que de mauvais effets » [10] ; il est supprimé par Ferry en 1883. Mais Barrès écrit encore dans Les déracinés : « Sur toute la France, ces vastes lycées aux dehors de caserne ou de couvent abritent une collectivité révoltée contre ses lois, une solidarité de serfs qui rusent et luttent, plutôt que d’hommes libres qui s’organisent conformément à une règle. Le sentiment de l’honneur n’y apparaît que pour se confondre avec le mépris de la discipline. En outre, ces jeunes gens sont enfoncés dans une extraordinaire ignorance des réalités ». Et Jules Steeg constate que « l’éducation du couvent (car l’internat est plutôt couvent que caserne) n’est guère propre à former des volontés fermes, des consciences autonomes, des jeunes gens prêts à la sage pratique de la vie ».

La crise de l’internat, déjà

La dernière décennie du siècle est préoccupée par les questions que pose l’enseignement secondaire, y compris une crise de l’internat dont les effectifs n’atteignent plus la moitié des élèves. Une enquête parlementaire aboutit à une grande réforme des lycées en 1902. Sous le ministère de Léon Bourgeois, une circulaire du 7 juillet 1890, qui emploie pour la première fois l’expression « vie scolaire », crée les conseils de discipline, pour associer les représentants des professeurs à la vie de l’établissement, et surtout développe la dimension éducative : « les punitions auront toujours un caractère moral et réparateur. Le piquet, les pensums, les privations de récréation, la retenue de promenade, sont formellement interdits » ; les châtiments corporels l’étaient déjà par un arrêté de 1803 et un décret de 1811 ! Mais, écrira plus tard François Goblot, « la réforme de 1890 n’a pas transformé profondément la discipline autoritaire des internats napoléoniens. Elle s’est bornée à déconseiller d’en poursuivre l’application avec la même rigueur [...]. On arrive ainsi à une discipline relâchée, alors qu’il aurait fallu une discipline rénovée [...]. Avouons d’ailleurs qu’en 1890 on ne pouvait guère aller plus loin que ce libéralisme tout négatif. » [11]
Juste avant le succès du Front populaire, en mai 1936, le rapport d’un inspecteur d’académie sur les sanctions que publie L’enseignement public [12] montre que les idées dominantes n’ont pas bougé. Les professeurs d’un lycée proposent d’instaurer une sanction empruntée au primaire, le « piquet » : « quinze, trente ou quarante-cinq minutes de station debout et de pas cadencés alternés dans la cour de récréation [...] inspireraient à nos élèves de bien plus fructueuses méditations que les confortables garderies que nous devons parfois leur infliger » ou que de simples devoirs supplémentaires. D‘autres préconisent « la punition collective, étendue seulement à trois ou quatre élèves, pour une faute dont le maître n’a pu localiser le coupable qu’approximativement », en faisant appel, sans rire, à l’esprit d’équipe « que la pratique des sports a certainement contribué à développer depuis la guerre ». Il faut songer « à une application plus stricte que souple des sanctions existantes ». Le rapport se termine en insinuant que « les répétiteurs, les maîtres d’internat et les surveillants généraux ne sont peut-être pas toujours à la hauteur de (leur) tâche », sont trop jeunes ou « trop peu animés de cet amour du métier, de cette foi pédagogique, de ce feu sacré » qu’il y avait avant ; les chefs d’établissement « doivent se préoccuper de la formation pédagogique, du “dressage” si on ose risquer ce terme » de ces personnels.

Pions et surgés : sale travail et basses besognes

Qui assure le bon ordre au quotidien ? Le décret de 1808 organise la hiérarchie : les proviseurs doivent être docteurs en lettres et bacheliers en sciences, les censeurs licenciés (agrégés à partir de 1832), les principaux et les maîtres d’étude bacheliers. À côté du proviseur et du censeur, il y a dans les lycées des sous-directeurs, appelés surveillants généraux à partir de 1819. Tous sont « astreints au célibat et à la vie commune ». Les professeurs s’affranchissent dès le milieu du XIXe siècle de cette obligation de résider dans l’établissement ; elle répondait à l’idée de constituer une communauté, mais l’organisation de la carrière des professeurs les amène à changer souvent de poste, sans avoir le temps de s’enraciner localement ; le temps, et sans doute la volonté, les professeurs se sentant et se voulant très différents de la piétaille des maîtres d’étude.

Les surgés entre maintien de l’ordre et contrôle des pions

Le rôle des surveillants généraux n’est défini qu’en 1847 par Salvandy : « auxiliaires nécessaires du censeur, (ils) sont chargés, sous les ordres de ce fonctionnaire, de diriger les maîtres d’études, de les aider de leur autorité et de leur expérience » « sans jamais se montrer imbus de leur titre, de leur autorité ou de leurs prérogatives » ; leur perspective de carrière est le censorat, s’ils sont licenciés, ou le principalat. Mais encore en 1920, une circulaire (6.9) soulignera la difficulté de « délimiter strictement les attributions respectives des censeurs et des surveillants généraux dans les lycées ».
Dans les collèges, ils ont la charge du maintien de l’ordre et du contrôle des surveillants. Mais ils n’ont pas de statut avant 1884 et 1891. « Le SG est un super garde-chiourme, il est responsable du bon ordre de l’établissement, de l’application du règlement et des sanctions, il surveille les élèves. Il fait le sale travail qui permet aux autres de garder les mains propres. Il est donc très vite objet de crainte, de mépris et souvent de haine de la part des élèves. Il n’est apprécié des enseignants et de ses chefs que dans la mesure où il réussit à maintenir une discipline ferme et sans discussion. Son rôle et sa place, essentiellement répressifs, vont créer l’archétype du « surgé », personnage à la fois redoutable et ridicule, qui fera un sujet de choix pour quelques productions littéraires et pour nombre de “bonnes histoires” et de caricatures », écrit P. Serazin.

En dessous, si j’ose dire, les termes restent flous. Pendant longtemps, les maîtres d’études, qui prennent le titre de « maîtres répétiteurs » en 1853, sont recrutés par le proviseur et restent en situation précaire. Ils doivent théoriquement préparer une licence, mais peu le font, moins l’obtiennent, et les conférences confiées aux professeurs de grands lycées pour les y préparer ne durent que quelques années sous le Second Empire. De compétence incertaine, ils sont mal considérés par leurs chefs (« le petit Chose »), et J.-C. Caron distingue, toujours d’après Du Camp, les plus pauvres des pions, obligés de travailler et que les élèves respectent, et les pions de métier, méprisés « car nous sentions en eux quelque chose de déclassé qui nous déplaisait ».

Les premiers pas vers le rôle éducatif

La réforme du statut des lycées, en 1902, va dans le sens d’une certaine autonomie financière et veut aussi permettre, dit Ph. Savoie, « l’affirmation d’une personnalité collective et d’un projet commun ». Cela a des répercussions sur les personnels.

Un décret de 1891 stipule que les surveillants et les répétiteurs « concourent à l’éducation et à l’enseignement. Ils sont chargés de la surveillance et du maintien de la discipline. Dans les salles d’études, ils dirigent le travail des élèves, ils s’assurent du soin avec lequel les devoirs sont faits et les leçons apprises, ils transmettent régulièrement leurs notes au censeur ou au principal et aux professeurs. Ils peuvent être chargés de faire, sur les indications et sous le contrôle des professeurs, des conférences spéciales pour certains élèves » Je m’interroge sur la phrase suivante : « Ils participent à la surveillance des divers cours dans tous les cas reconnus nécessaires ». Dans les années 1970, de mauvaises langues m’avaient assuré que dans tel grand lycée de Paris un surveillant assistait à tous les cours de tel professeur grand défenseur des titres et de l’enseignement traditionnels mais qui était horriblement chahuté. Je n’ai jamais pu vérifier. . Après 1909, les répétiteurs licenciés peuvent devenir professeurs adjoints, le contenu de cette promotion restant vague ; ils peuvent assurer quelques enseignements (pas plus de cinq heures par semaine pour une même classe), et, après dix ans d’exercice, devenir professeurs de collège ; ils peuvent aussi donner des enseignements complémentaires aux élèves faibles, sous la direction du professeur de la classe, mais cela ne fait pas disparaître « la méfiance ou l’hostilité latente entre professeurs et répétiteurs », surtout quand l’instauration du cours d’une heure au lieu de deux « pousse à un affrontement public » entre ces deux corps à propos de la surveillance des récréations d’interclasse. Les répétiteurs sont « externés », et n’ont donc plus la responsabilité de l’internat. On institue des surveillants d‘internat, recrutés et toujours mal payés par le proviseur.

Ce n’est qu’en 1937 que le Front Populaire, avec Jean Zay, donne un statut d’étudiant salarié aux maîtres d’internat, puis en 1938 aux surveillants d’externat, ces fonctions devant être temporaires, conçues comme le moyen d’aider des étudiants de milieu modeste à se préparer aux diplômes nécessaires pour devenir enseignant. Le corps des répétiteurs de carrière est mis en extinction après la Guerre.

Une tradition de lutte contre l’exploitation et la soumission des personnels d’éducation

Jeunesse, précarité des fonctions, conditions de travail : on comprend que ces personnels soient les premiers à s’associer pour revendiquer. L’association des maîtres d’études est fondée en 1846 ; elle publie une revue, L’Éducation républicaine. Réprimée après les journées de juin, elle renaît en 1870, puis en 1882 (répétiteurs), elle est dissoute par le ministre en 1897. Il y aura par la suite une association pour les répétiteurs des lycées et une autre pour ceux des collèges, une association des surveillants généraux en 1907, une des censeurs la même année, plus tard un syndicat des maîtres d’internat . La première guerre mondiale déterminera un bouleversement du rôle et des fonctions de la vie scolaire, même si le vocable de surveillant survit encore en 2003 et s’il doit être remplacé par celui d’assistant d’éducation, tout aussi peu adapté à une fonction mystérieuse.

Jacques George, professeur honoraire de l’IUFM de Paris.


[1Dans le numéro spécial 90-2001 consacré à L’établissement scolaire, XIVe-XXe siècles par la revue Histoire de l’éducation (INRP). Les références à cette revue sont indiquées par la mention RHE.

[2On ne répétera jamais assez que le décret de 1808 place les agrégés (l’agrégation sera rétablie en 1810) en dessous des professeurs de lycée.

[3« Éduqués comme des soldats, les enfants (se) conduisirent, chaque fois qu’ils purent, comme des permissionnaires en mal de liberté », dit F. Cadilhon du tout début du XIXe siècle, mais en donnant aussi bien des exemples plus tardifs.

[4En fait, l’uniforme, peu fonctionnel, surtout quand il comprend un chapeau à corne ou un énorme képi, n’est plutôt porté que pour sortir du lycée.

[5F. Cadilhon.

[6L’éducation homicide, plaidoyer pour l’enfance, 1868. Cité par F. Mayeur.

[7La France, 4 août 1882.

[8Il y a beaucoup de témoignages analogues pour l’Ancien Régime.

[9Mais J.-C. Caron signale « l’insoumission » de Du Camp, qui a été renvoyé de deux lycées parisiens.

[10Jules Steeg, dans le Dictionnaire de Buisson. Comme Buisson, Steeg est un proche collaborateur de Ferry.

[11Dossier pédagogique n° 3, mai 1946. C’est le premier nom de notre revue, dont Goblot est le fondateur.

[12Revue publiée « sous les auspices du Ministère de l’Éducation nationale », à ne pas confondre avec l’organe de la FEN après la Guerre, qui a le même titre.


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