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Suite au texte de Pierre Frackowiak , une réaction de Jean-Paul Brighelli

La polémique ne faisant pas avancer la réflexion, nous publions cependant cette réaction qui permettra à chacun de juger du ton et des propos tenus.

5 octobre 2005

M.Brighelli nous envoie une réaction à la tribune de Pierre Frackowiak « mais qui sont les crétins ? » parue sur notre site. Il accompagne son texte du mot suivant : « En dehors des insultes personnelles qui ne m’atteignent guère, l’article de monsieur Frackowiak sur mon livre est d’une malhonnêteté intellectuelle qui m’oblige à une mise au point que vous trouverez ci-jointe. Insérez-la donc en regard - ou en contre-poison - de la diatribe de ce monsieur. Ou, si vous n’avez pas l’honnêteté de le faire, transmettez-la lui donc. L’article et la réponse méritent une large diffusion, et si les Cahiers pédagogiques reculaient, je me réserverais bien sûr le droit de faire à l’une et à l’autre une large publicité. »

Le ton menaçant ne nous plait guère et nous serions tentés de ne pas publier le texte qui suit, mais il nous semble qu’il est utile que nos lecteurs voient le type d’écrit que ce genre de personnes nous propose, plein d’attaques ad hominem, comme vous pourrez en juger.
Quelqu’un qui écrit par ailleurs « un gamin de banlieue doué devient (aujourd’hui) chef de gang » (interview NousVousIls) se disqualifie de lui-même. Il est certain en outre que cette escalade dans la polémique ne fait avancer en rien la réflexion sur l’école alors que nous devrions nous en tenir aux échanges d’arguments comme les Cahiers pédagogiques s’efforcent de le faire depuis 60 ans.


Les Cahiers pédagogiques hébergent depuis le 5 octobre une « analyse » de Pierre Frackowiak sur mon livre, la Fabrique du crétin. Et si je mets le mot entre guillemets, c’est que cette longue litanie de contre-vérités, assaisonnée de quelques insultes, est à l’analyse ce que Mein Kampf est à la tolérance raciale.
Bien sûr, la comparaison n’est pas tout à fait gratuite - et si monsieur Frackowiak ne l’avait pas appelée, je ne l’aurais pas osée, car je suis naturellement peu porté à la polémique. Mais apprendre, dès la troisième ligne, que l’on a commis un « écrit dégénérescent » donne une indication précieuse sur les références mentales et l’ouverture à la discussion des ayatollahs de la pédagogie hébergés dans votre revue.
Big Brother s’exprime ! La Pensée unique, et unidimensionnelle, condescend à m’adresser la parole - tout en admirant le « courage » de Philippe Meirieu qui en a fait tout autant ! Dois-je me sentir honoré ?
Autant dire les choses en face. Personne ne nie l’échec patent de l’école, et surtout pas Meirieu. Dans son dernier livre à petit succès n’affirme-t-il pas - et je le suis tout à fait sur ce point : « Nous avions rêvé d’une Ecole ouverte à tous, véritable creuset républicain faisant de la mixité sociale une valeur et de l’hétérogénéité une méthode pédagogique : nous avons vu se développer l’enfermement social des enfants, la ségrégation systématique entre les établissements, l’organisation de filières étanches et strictement hiérarchisées... » ? On ne saurait mieux dire - et c’est exactement ce que j’écris tout au long de la Fabrique. Quant aux causes d’un tel marasme, évidemment... Les incendiaires soudain coiffent leur uniforme de pompiers pour affirmer que si les réformes qu’ils ont conçues, auxquelles ils ont donné parfois leur nom, qu’ils ont dirigées avec la ferveur des nouveaux convertis, ne marchent pas, c’est qu’elles ont été « édulcorées et atténuées par les pressions des conservateurs » - entendez : les gens qui tentent de remettre le système sur des bases solides.
Alors, disons-le tout net : l’école meurt de trente ans d’expérimentations imbéciles. Bernard Lecherbonnier, dans la préface qu’il a bien voulu donner à mon livre, a parfaitement souligné que les Crétins en chef étaient tous ceux qui, depuis deux ou trois décennies, hantent les couloirs grenelliens afin de casser plus vite le formidable ascenseur social qu’était l’école de la République. Bonjour, monsieur Frackowiak ! Salut, monsieur Meirieu ! Qui s’étonnera que deux courtisans si friands de distinctions soient parvenus à se glisser dans le comité mondial pour l’éducation de l’UNESCO ? Est-ce une preuve de leur compétence, ou de leur appétit ?
Précisons-le encore : dans un système bien fait, lesdits gredins ne seraient pas Inspecteurs, mais seraient jugés par le peuple aptes à reprendre contact avec les réalités du terrain dans l’un ou l’autre de ces collèges déshérités qu’ils ont créés par décret - et où, par parenthèse, j’ai enseigné douze ans : quelles sont les références réelles de monsieur Frackowiak ? Quels concours a-t-il donc passés (ou échoués ? Philippe Meirieu s’est-il remis lui-même de son échec à l’ENS ?) pour détester à ce point tout ce qui pense - les « intellectuels contemporains » dit-il en vrac : sans doute ignore-t-il que le mot a été popularisé par ce vieil antisémite de Brunetière pour désigner ceux qui appuyaient Zola et les siens dans l’affaire Dreyfus. Cela ne fait que confirmer ce que je disais plus haut du champ sémantique de monsieur Frackowiak.
Soit monsieur Frackowiak est un homme de culture, et il sait que son vocabulaire appartient à ce que l’espèce humaine a commis de pire ; soit il ne le maîtrise pas (mais quelles profondeurs brunâtres révèle alors le cloaque verbal où il alimente sa prose ?), et sa place serait plus naturellement sur les bancs d’une bonne classe de CE2 que dans les coulisses de la formation des maîtres.
Le plus étrange - mais on sait que le geai aime se parer des plumes du paon - c’est que mon contradicteur m’accuse pratiquement d’être « de droite », péché inexcusable, et de déplorer par exemple la réforme criminelle de 1989, alors qu’il voit, lui, dans la non-application totale de cette réforme la cause des échecs d’aujourd’hui. J’imagine que certains, dans l’Allemagne de 1944, attribuaient les revers de la Wehrmacht à la lenteur de la « solution finale ».
D’où l’accusation de « populisme », que l’on me jette volontiers à la face. Crime d’Etat que de penser contre la novlangue des spécialistes auto-déclarés de l’éducation. Crime contre la pensée que d’accuser la gauche officielle de s’être alignée sur une pensée de droite. L’échec cinglant de Jospin, ou celui des élections européennes lui ont pourtant bien montré qu’elle se fourvoyait. Mais François Hollande ou Pierre Frackowiak sont manifestement insensibles aux leçons de l’histoire, à ce que leur hurle le peuple, et aux « coups de gueule » - c’est le nom de la collection où a paru la Fabrique - des vrais enseignants de terrain.
Mettons, pour la beauté du raisonnement, que je ne mette pas en doute l’engagement « à gauche » d’un homme qui a su protester contre la loi Fillon, quelles que fussent ses intentions réelles - et ce, malgré les relents peu ragoûtants de son vocabulaire. Reste que l’essentiel de sa « pensée » (pour les guillemets, voir ce que j’en disais plus haut) est, malgré lui, libérale : car pourquoi condamner - dans les faits - les gosses du peuple à la misère intellectuelle, sinon pour en faire les ilotes sous-diplômés dont le système actuel a besoin, en ces temps de crise ? Qui méprise qui ? Qui fait violence à qui ?
Mais tout cela ne fait pas avancer le débat, et je m’en voudrais d’en rester, comme lui, à l’invective. Ce n’est pas mon genre.
Lorsque monsieur Frackowiak écrit qu’il faut « passer de la démocratisation quantitative (...) à une démocratisation qualitative indispensable à la formation d’un humanisme du XXIe siècle », comment ne pas être d’accord avec lui ? Mais sait-il exactement ce qu’est l’élitisme républicain ? A-t-il la moindre idée des trésors d’imagination pédagogique que demande, dans chaque classe, à chaque professeur, le développement des capacités maximales de chaque élève ? Chaque classe est différente, chaque classe, dans chaque matière, suppose une inventivité de chaque instant - et c’est en quoi la pédagogie est un art, pas une science - sauf pour les recalés de l’université qui ont trouvé dans les « Sciences de l’éducation » un exutoire à leurs frustrations carriéristes. Chaque classe est, au fond, une « classe unique », comme celle dont s’occupait Georges Lopez, et suppose une pédagogie différenciée - une pédagogie de niveaux. Pierre Frackowiak affirme que « la liberté pédagogique (dont je fais grand cas) est l’alibi des conservateurs » [1] . Mais nous savions déjà qu’en disciple du fascisme pédagogique, il prêche lui aussi que l’Ignorance, c’est la force. Tout se tient.
Je ne voudrais pas développer outre mesure une argumentation qui tient en trois points. Mon contradicteur est homme de passion, incapable de lire posément un livre qui demande instamment que le peuple d’en bas ait droit à la même culture que les élites (et à ce propos, il y a je ne sais quoi de tristement œdipien chez ces pédagogues qui refusent à leurs enfants l’accès à la culture qui les a formés, eux). Il est plus que temps que, descendant de son estrade inspectoriale, il se frotte un peu plus aux réalités du terrain - je suis un praticien, moi, pas un idéologue à trois sous. Enfin, je lui conseille vivement de surveiller un vocabulaire sous lequel transparaissent trop clairement son mépris et son intolérance.

Jean-Paul Brighelli


[ Lire la tribune de Pierre Frackowiak ]