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Billet du mois (N°460 - février 2008)

Sommes-nous des Diafoirus ?

Par Marie-Christine Chycki


Les attaques contre le pédagogisme sont en passe d’assimiler ce que nous sommes à la dérive de ce que nous prônons.
Prenons garde à ne pas utiliser ce terme comme si nous le défendions.
Non, nous ne souhaitons pas que le pédagogisme ait droit de cité à l’école. Nous souhaitons en revanche que la pédagogie y soit pensée et mise en acte de façon consciente en prenant en compte tous les acquis des sciences de l’éducation et le résultat des expériences menées sur le terrain par les enseignants. Que la façon dont les contenus des programmes, que le chemin qui mène à l’assimilation des programmes, soient réfléchis avec les concepts didactiques nécessaires, et que, au-delà de cette technique nécessaire il y ait toute la complexité du vivant. La situation d’apprentissage n’est pas une évidence tombée du ciel ; elle se construit. Préparer le terrain, reconnaître les zones de faiblesse, dans l’établissement, dans la classe, à l’intérieur de chaque élève même. On peut appeler cela une « évaluation diagnostique »... Et alors ? Il s’agit d’allier pratique et théorie, de comprendre que toute pratique est le résultat en partie des valeurs que nous défendons, que l’autorité n’est pas plus l’autoritarisme que la pédagogie n’est le pédagogisme.
Trop longtemps, on s’est contenté de « semer » le savoir en partant du principe que l’excellence, la clarté, la cohérence du discours du maître - savant dans sa discipline - suffisait pour que le savoir se transmette. Et quand ça ne marchait pas (soit pour 90 % de la population enfantine) on se résignait à la loterie génétique qui n’avait pas donné « soif » aux ânes. Ceux-là pouvaient se contenter des instruments grossiers qui forment ce que l’on appelle « les bases ». Chacun saura donc les quatre opérations... Savoir utile dans un temps où les échanges entre personnes pouvaient rester restreints au commerce de proximité. Aujourd’hui, tout un chacun peut - si l’on en reste sur le plan de l’utilité pratique - accéder pour quelques euros à des calculettes simples. Quelle utilité à savoir diviser 3 764 par 87 ?
On voit bien que là n’est pas le problème et que la maîtrise de la division n’est pas un apprentissage utile (comprenons réutilisable dans la vie de tous les jours), qu’il n’est pas le garant d’un accès de l’individu à la liberté et à l’autonomie. En revanche, il y a des procédures qui « forment » l’esprit à une certaine logique ; à une certaine rigueur parfois même éclairante sur la façon dont l’homme pense et vit.
Faire comme si tous les enseignants inondaient leurs cours des notions apprises en IUFM est un mauvais procès. Je ne dis pas bonjour à mes « apprenants » le matin. Je les accueille par leur nom.
Puisqu’il faut redire ce que nous ne cessons d’affirmer depuis toujours : non le discours savant n’est pas celui que nous proposons aux élèves. Le discours savant est celui dont nous avons besoin pour comprendre et analyser les pratiques.
Regardons tous les corps de métier : celui qui se destine à la médecine « subira » dans ses études des apprentissages extrêmement théoriques et devra mettre sur les maux du corps les noms les plus barbares - ou qui n’apparaissent comme tels qu’aux yeux du profane. Dans sa pratique, il saura parler un autre langage aux hommes et aux femmes venus le consulter et ne les réduira pas à la partie mécanique d’eux-mêmes sur laquelle ils ont posé un diagnostic.
Ce que nous donnent à voir les pourfendeurs du « pédagogisme » c’est l’image fantasmée de leur propre incompétence. Ils sont capables - sans doute - d’accéder à la complexité du monde, de percevoir tout ce qui a fait la grandeur de l’homme. Ils sont incapables de savoir comment cela leur est arrivé. Pire : ils ne veulent pas le savoir. Car si jamais une telle étude aboutissait à l’élargissement de l’élite qu’ils composent, leur valeur en serait d’autant diminuée. Il importe donc pour eux qu’on en reste là.