Accueil > L’actualité vue par le CRAP > L’actualité éducative > Solidarité Laïque : agir pour l’éducation dans le monde, avec ou sans le (...)


L’actualité éducative du N°472 d’avril 2009

Solidarité Laïque : agir pour l’éducation dans le monde, avec ou sans le ministère

Par Carole Coupez

Des mutuelles, des coopératives, des syndicats et des associations (au total 56 organisations) se retrouvent au sein de Solidarité Laïque pour mener ensemble des programmes de solidarité en France et à l’international. Des activités menacées par la remise en cause du soutien du ministère.

Cahiers pédagogiques : Pouvez-vous nous présenter votre association, ses origines et son statut actuel ?

Carole Coupez : À la fin des années cinquante, des militants et des organisations de l’école publique (mutuelles, syndicats...) créaient un Comité des œuvres de l’enseignement public, ancêtre de l’actuel Solidarité Laïque (dénomination de l’association depuis 1981).
Leur volonté était à l’époque de faire émerger un outil commun efficace pour mener des actions de solidarité en France et à l’étranger. Réfugiés hongrois fuyant la dictature, victimes de l’OAS, habitants du sud de la France sinistrés suite à la rupture du barrage de Fréjus, en furent les premiers bénéficiaires.
En 2009, Solidarité Laïque poursuit son développement autour de trois domaines d’activités : des actions de solidarité en France et des programmes de coopération dans le monde, une activité d’éducation à la solidarité et une activité de plaidoyer auprès des pouvoirs publics notamment sur la question du droit à l’éducation.
Au-delà de l’action dite « de terrain », Solidarité Laïque investit le champ de la pédagogie et de l’éducation au développement et à la solidarité internationale, terme consacré notamment par le ministère de l’Éducation nationale, en proposant outils, initiatives et campagnes thématiques aux divers acteurs de la solidarité (réseaux associatifs) et de l’éducation (école, IUFM, animateurs) pour amener publics, enfants à s’informer, réfléchir, aiguiser leur esprit critique sur les enjeux internationaux et à agir de façon plus engagée et responsable.

Les statistiques internationales annoncent un progrès de la scolarisation dans le monde : est-ce que cela rejoint votre expérience du terrain ?

Approuvé par 191 chefs d’État lors du sommet du millénaire de l’ONU en 2000, l’Objectif 2 du Millénaire est d’assurer une scolarité primaire complète à tous les garçons et toutes les filles d’ici à 2015 et travailler sur la parité à l’école. En tant qu’association de solidarité, nous veillons à ce que cet objectif ne reste pas un bel engagement de haut niveau mais qu’il se mette en œuvre de façon durable et concertée avec les acteurs éducatifs dans les pays du Sud. Pour atteindre l’objectif d’éducation primaire universelle en 2015, il faut que les 73 millions d’enfants encore privés d’éducation entrent à l’école l’année prochaine. De même, l’enjeu d’un accès équitable des filles à l’école n’est pas résolu dans plus de 90 pays.
Mais derrière ces données strictement quantitatives, la qualité a été mise à mal un peu partout et les priorités éducatives ont été chamboulées, non pas au regard des besoins des populations mais pour répondre à cette émulation internationale qu’on ne mesure que sur un aspect quantitatif, comme si l’essentiel était de respecter des indicateurs chiffrés.
Je l’ai constaté à Madagascar, à l’occasion du tournage de l’outil pédagogique « Une journée à l’école avec Ziva » : l’État, depuis 2002, s’est fortement engagé en vue d’atteindre les objectifs du Millénaire et a donc fait de l’école primaire une priorité en « ouvrant » l’école à tous : les droits d’inscription et d’écolage ont été supprimés grâce à la mise en place d’un fonds d’État, les nouveaux écoliers ont reçu des kits scolaires gratuits, des classes ont été construites, notamment dans les zones rurales. On peut se réjouir que cette politique volontariste ait permis de valoriser l’école dans tout le pays. Mais de tels bonds quantitatifs se sont souvent faits au détriment de la qualité de l’accueil et des conditions de l’enseignement des élèves en primaire, et au détriment d’un maintien d’investissement dans les niveaux secondaires et supérieurs. En Asie du Sud-Est, les impacts de la gratuité sur la qualité sont dramatiques. De plus, les chiffres altèrent souvent notre vision de la réalité : qui dit augmentation des entrées et des taux en primaire ne dit pas « rétention des élèves » à l’école, et c’est là le problème majeur en Afrique, les taux de scolarisation flatteurs ne disent pas à quel point les déperditions en cours de scolarité, le retard scolaire ou les redoublements sont importants. À Madagascar, le taux d’achèvement d’une génération (cinq années d’école) se situe autour de 35 %, c’est un des plus faibles d’Afrique. Et après le primaire, le plus dur reste à faire...

Dans bien des pays, l’école souffre avant tout du manque de moyens : les problèmes pédagogiques comme ceux que nous traitons dans notre revue ne seraient-ils que des problèmes de riches ?

Tout d’abord, je ne pense pas que ce soit un manque de moyens, quand on voit ce que la communauté internationale a été capable d’injecter dans le système financier très rapidement ces derniers mois, alors qu’elle peine à remplir ses engagements financiers pour réduire la pauvreté mondiale ! Si tous les pays du G7 (Allemagne, Canada, France, Italie, Japon, Royaume-Uni et USA) donnaient les cinq milliards de $ d’aide qu’ils ont promis, soixante millions d’enfants pourraient aller à l’école. Ces sommes correspondent approximativement aux dépenses des nations européennes pour les subventions agricoles... C’est effrontément un manque de volonté politique !
Quant aux problèmes pédagogiques que vous évoquez dans votre revue, ils sont universels : à divers degrés tous les pays ont besoin d’améliorer la qualité de leur éducation (inclusion, pédagogies adaptées, prise en compte de tous les publics, égalité des chances, formation des enseignants, motivation scolaire...).

Le ministère de l’Éducation nationale ne vous aide guère en ce moment : pouvez-vous faire le point sur votre situation ?

Solidarité Laïque, agréée par le CNAECEP [1], bénéficiait depuis plusieurs années d’une aide du ministère de l’Éducation nationale à travers la mise à disposition de trois enseignants. Dans le cadre de sa réduction drastique de moyens, le ministère a décidé de supprimer cette aide importante en transformant les trois postes de mises à disposition en détachement, à la charge totale de l’association, et en revenant à deux reprises sur ses engagements, car les compensations financières promises en 2007 et en 2008 n’ont pas été respectées.
Moi-même, je suis une de ces trois détachés. Professeure d’histoire-géographie, le lien avec mes activités d’éducation à la solidarité est évident car je travaille sur l’éducation à la citoyenneté internationale, accompagnant les professeurs notamment, par des outils pédagogiques, des campagnes, intervenant parfois dans les classes, les IUFM. En travaillant à Solidarité Laïque, j’ai toujours eu le sentiment d’exercer ma mission éducative. Cet abandon brutal du ministère à nos activités est une déconsidération pour notre métier, car nous travaillons pour l’école, mais « en dehors de celle-ci » pour reprendre la limitation posée par notre ministre : c’est bien une réduction significative de ce que l’on entend par éducation. En plus de cette situation injuste et incompréhensible, cette décision, brutale, en cours d’exercice budgétaire, est inadmissible car elle compromet aujourd’hui gravement la situation financière de Solidarité Laïque.

Carole Coupez, Déléguée aux actions d’éducation au développement et à la solidarité internationale.


Pour en savoir plus
- Rapport mondial de suivi de l’EPT, Unesco, 2008.
Télécharger le rapport (format PDF)
- Données statistiques de la Campagne mondiale pour l’éducation 2009.
Voir sur le site de Solidarité Laïque



[1Conseil national des associations éducatives complémentaires de l’école publique.