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Billet du mois (N°441 - mars 2006)

Si seulement ma classe ressemblait à un marathon

Par Dominique Moinard


Pendant longtemps, victime des modèles dominants du football et du cyclisme trop largement diffusés dans les médias, j’ai rejeté toute idée de pratique sportive de compétition. La pédagogie dont je rêve s’accommode mal du besoin d’écraser ses adversaires pour réussir, avec ses corollaires : triche, argent, dopage... Mais aujourd’hui, avant de rejoindre la ligne de départ d’un marathon, je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec ma classe dans laquelle j’aimerais bien voir appliquer les mêmes principes.

Sous les pavés, la plage. À côté des modèles médiatiques, il existe d’autres pratiques sportives nettement plus saines dont la course à pied, celle que je connais le mieux, fait partie.

Gagner n’est pas le seul moteur. On imagine facilement que les 35 000 participants du marathon de Paris n’espèrent pas tous couper la ligne d’arrivée les premiers. Un petit pourcentage court pour un podium ou une prime, les autres vont chercher leurs motivations ailleurs. J’aimerais bien que, dans une classe, ceux qui ne travaillent que pour les notes se situent dans les mêmes proportions.

L’adversaire n’est pas celui que l’on croit. La vraie motivation, c’est se prouver que l’on est capable, que l’on peut progresser, que l’on va encore une fois aller jusqu’au bout de soi. Je me souviens de tous mes temps réalisés depuis mon premier marathon (3 heures 23) jusqu’au dernier (3 heures 14) mais absolument jamais de mon classement. Le véritable adversaire, c’est moi, les autres sont des partenaires qui vont m’aider à gagner ce combat. Que de conflits épargnés si cet état d’esprit régnait dans la classe !

Absolument besoin des autres pour progresser. On peut s’entraîner seul, comme le musicien fait ses gammes et comme l’élève fait ses devoirs. Mais le temps réalisé seul n’atteindra jamais celui qui est effectué avec les autres coureurs qui stimulent, le public qui encourage et tout l’environnement qui contribue à créer le stress dans sa forme la plus efficace. Et combien de fois un autre coureur m’a-t-il clamé « accroche-toi » quand je donnais des signes de faiblesse ? Si seulement je pouvais entendre plus souvent la même chose dans une classe !

Le maître, quel maître ? On apprend surtout de ses copains. La course à pied ne nécessite pas la pratique d’une technique particulière, même s’il y a des erreurs à ne pas commettre. N’ayant jamais eu d’entraîneurs, comme c’est le cas de beaucoup de coureurs hors club, j’ai tout appris de mes pairs (et de mes expériences malheureuses). Je ne solliciterai jamais assez ce genre de comportement dans la classe.

Pour tous et pour chacun. Les milliers de coureurs sur la ligne de départ d’un marathon ont en commun un but : rejoindre la ligne d’arrivée, en découdre avec cette distance mythique. Mais chacun a ses propres moyens pour y arriver, sa propre allure à respecter, son objectif qui peut varier de 2 heures 30 à 6 heures. On voit ce que cela peut donner dans la pratique de la classe.

Connais-toi toi-même. Le corollaire du point précédent est que l’on a vraiment intérêt à bien se connaître afin de choisir la bonne allure. L’erreur la plus fréquente, partir trop vite, se paie très cher dans les derniers kilomètres qui peuvent ressembler à l’enfer. Voilà qui rappelle forcément l’évaluation et l’autoévaluation formatrice, avec un enjeu ô combien important.

Relativité de la performance. Chaque coureur ayant son objectif tiré de la connaissance de soi, la performance finale n’en sera que toute relative. Un coureur saute de joie pour un marathon en 4 heures, un autre est déçu de ses 3 h 30. C’est sans doute le plus difficile à réaliser dans une classe : introduire la relativité des résultats selon les performances attendues.

Une école de socialisation. Imaginez la totalité des habitants d’une ville comme Périgueux au coude à coude, entassés sur la ligne de départ. Forcément, au début, on va subir les désagréments de la promiscuité avant que la course ne s’étale. Comme me le disait un marathonien : « Là, tu as intérêt à aimer ton prochain. » Ce n’est pas une conduite acquise par tous en commençant... De telles expériences sont un très bon moyen d’y parvenir.