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Actualité éducative du N° 416 - septembre 2003

Si personne ne s’intéresse à la discussion...

par Régis Guyon, professeur d’histoire géographie

4 septembre 2003
Dans un petit collège rural (300 élèves pour 24 professeurs) du nord du département de l’Aisne (région pauvre et isolée) où j’étais professeur, jusqu’à cette année.

Tous les mouvements ont été suivis avec régularité depuis le début de l’année par une bonne partie des professeurs. Une partie non négligeable cependant ne participait à aucun des jours de grève. Arrive le mois de mai où les choses commencent à changer, dans les attitudes et dans les finalités. Dés le départ nous étions quelques-uns à penser que la grève n’était pas la manière la plus intelligente de se manifester, sachant qu’une fois de plus, aux yeux des parents et des élèves, nous passerions pour des privilégiés inconscients de leurs chances face à leur misère et leur désespoir quotidien.

Depuis un certain temps déjà un mur d’incompréhension, un malaise existaient. Mais de façon latente. Les rencontres entre parents et professeurs sont extrêmement rares. Et trop peu de parents se déplacent au collège. Les enseignants de leur côté sollicitent trop peu les parents à venir parler, discuter de l’avenir de leur enfant, des activités du collège, etc. Et ne plus accueillir les élèves au collège renforcerait encore cette incompréhension qui deviendrait une tension. Nous avons donc décidé de distribuer un tract simple et clair expliquant les conséquences des réformes proposées sur le collège et sur l’enseignement donné à leurs enfants. Grand espoir de dialogue enfin restauré ! Il fut aussitôt démenti : cinq parents ont répondu à notre invitation. De plus, seule la moitié des professeurs sont présents ce soir-là. Amertume et déception. Alors pour qui parlons-nous ? Pour qui discutons-nous ? Déçu, pour ne pas dire plus, la cause était pour moi entendue : si personne (parents, professeurs, donc le monde des adultes) ne s’intéresse à la discussion, si personne ne veut participer à un dialogue ouvert, j’arrête les frais et reprends le travail.

Pourquoi une telle réaction, qui peut paraître paradoxale ? Parce que dans le fonds, les mots d’ordre nationaux ne me convenaient pas. Parce que le vrai débat, personne ne veut le poser ou n’ose le poser. Parce que le monde enseignant a trop pris l’habitude de hurler sans écouter ni réfléchir. Personnellement la question des retraites ne me concerne pas. J’ai 31 ans et je ne suis pas près de m’arrêter de travailler. J’ai 31 ans et mon avenir je ne le conçois pas retraité ! Je suis encore trop jeune pour cela. Pour moi le vrai débat, c’est celui de maintenant, celui du collège unique. Celui pour lequel François Dubet ne cesse de poser et reposer les bases, manifestement en vain. En vain car les syndicats censés nous représenter connaissent l’avis de leurs adhérents : ils sont fatigués et n’en veulent plus. Ils ne veulent pas des élèves qui dérangent, des classes où se mélangent tous les élèves. Et la question est toujours la même : le collège doit-il être un « petit » lycée ou bien doit-il être quelque chose d’autre, de nouveau et qui reste à inventer ?

Dans mon collège, peu de collègues sont d’accord avec moi. Certains ne suivant pas le mouvement de grève (et ils sont de loin les plus nombreux) restent dans un mutisme qui me laisse penser que je parle dans le vide. De l’autre, les grévistes, avec qui je partage un certain nombre de convictions, ne m’adressent plus la parole, me reprochant de ne pas suivre un mouvement national, car c’est au niveau national que les choses peuvent bouger. Certes. Mais les développements du mouvement ont montré qu’il cachait le désormais célèbre « malaise enseignant ». Or personne ne veut pointer une de ses causes : l’avenir du collège unique et de notre enseignement dans le second degré. Dans ce débat à engager, il faut faire tomber les murs d’incompréhension et établir, au sein des établissements, un dialogue fort, violent, mais honnête et constructif.

Régis Guyon, professeur d’histoire géographie, académie de Reims.