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Parution du Hors-série numérique n° 43 : « Débuter dans l’enseignement »

« Se rendre compte que ce n’est facile pour personne mais que cela peut devenir agréable en réfléchissant à plusieurs »

Interview des coordonnateurs du dossier, Sylvain Connac et Catherine Rossignol

21 juin 2016

Qu’est-ce cela représente de débuter comme enseignant ? Quelle idée s’en font les stagiaires ou récents stagiaires et les formateurs à qui ce dossier des Cahiers pédagogiques donne la parole. Les visions ne sont pas les mêmes et ce n’est pas si surprenant. Mais notre dossier s’adresse à tous et s’efforce de proposer des éléments de réflexion commune, pour que les débutants n’aient plus l’impression d’être passés à côté de leur année de formation.


Qu’est-ce qui est le plus difficile quand on débute dans l’enseignement ?

Sans aucun doute, d’avoir affaire à de nombreuses injonctions paradoxales, formant des peurs expliquées très humainement par Mireille Cifali : transmettre des savoirs et accompagner des apprentissages, conduire un groupe-classe et se soucier de chaque élève, s’occuper de ses cours et de ses classes et participer à une dynamique d’équipe, vouloir le plaisir des élèves et les guider vers ce que les programmes attendent d’eux, travailler pour soi et répondre aux exigences de l’Éducation nationale, profiter de la formation initiale et être évalué pour la validation de son concours, réaliser ses projets professionnels et composer avec les us et coutumes du monde enseignant, faire preuve d’innovation et ne pas en parler pour ne pas froisser ceux qui s’y refusent ou sont désabusés, préparer ses UE (unités d’enseignement) de Master 2 et organiser ses cours, conserver une vie sociale avec quelques loisirs et faire preuve de sérieux dans son nouveau métier pour ne pas trop commettre d’impairs…

Est-ce que formateurs et stagiaires identifient les mêmes difficultés ?

C. R. : Non. Car les formateurs anticipent des besoins des stagiaires qui, eux, s’engloutissent dans des difficultés émotionnellement très fortes, souvent liées à la gestion de classe. Ce qui ne les rend pas disponibles pour des moments de formation qu’ils ressentent comme décalés par rapport aux « urgences » qu’ils doivent gérer, en particulier la gestion de l’autorité dont parle Philippe Watrelot.
S. C. : L’article de T. Perez-Roux dresse une liste pertinente des « épreuves » auxquelles les enseignants débutants sont confrontés. Nous ne dirions pas mieux.
Du côté des formateurs, on retrouve une réalité également présente avec des élèves : « On ne peut pas forcer à boire un cheval qui n’a pas soif » (Célestin Freinet, « Les dits de Mathieu », 1952). Claudine Blanchard-Laville et Arnaud Dubois expliquent très bien dans leur article cette sorte d’adolescence professionnelle que les formateurs repèrent auprès des groupes d’enseignants stagiaires dans les ESPÉ ou les ISFEC (Instituts supérieurs de formation de l’enseignement catholique). Ils se trouvent mis en relation avec des lauréats de concours à la fois obligés de suivre cette formation initiale et exprimant de nombreuses plaintes contre l’organisation de cette formation et les formateurs. Cela n’aide pas à mettre en place ce que l’on recherche tous : une dynamique de professionnalisation qui aboutit, parait-il au bout d’une dizaine d’années, à des gestes d’enseignement produits non pas par conformité à une autorité mais par souci d’utilité et d’efficacité.

Quels points d’appui pour les enseignants débutants le dossier met-il en avant ?

S. C. : Ce dossier s’adresse autant à des enseignants débutants qu’à l’ensemble des corps de métiers qui organisent et conduisent cette entrée dans la profession : formateurs, conseillers pédagogiques, tuteurs, inspecteurs, chefs d’établissements… Cette dialectique souligne l’importance de cette rencontre et, en même temps, le prix et les valeurs d’une année de formation. Quel gâchis que d’entendre des enseignants stagiaires en fin d’année de titularisation reconnaître qu’ils sont passés à côté de leur formation parce qu’ils ont pensé le mémoire et les divers travaux du master comme des « exercices » et qu’ils ne se sont pas véritablement préparés au métier qui les attend !

Ce dossier met donc en avant l’importance de ne pas rester seul et de considérer la profession d’enseignant comme en lien avec une communauté à solliciter pour ne pas sombrer dans le gouffre de l’aigreur et du cynisme. Par exemple, à travers les mouvements pédagogiques tels que le CRAP. Ils garantissent la nécessaire bientraitance de l’accompagnement en s’interdisant, face à une difficulté exprimée, de réagir ainsi : « C’est bizarre, avec moi, ça ne se passe pas aussi mal ! » Partager son vécu avec des collègues volontaires, c’est se rendre compte que ce n’est facile pour personne mais que cela peut devenir agréable en réfléchissant à plusieurs aux pistes les meilleures pour accompagner les élèves.

C. R. : Le meilleur conseil serait de ne pas noyer l’apprenti-enseignant sous les conseils. Et de répondre à ses demandes, une par une. En commençant par l’autorité ou la gestion de classe. Sinon, dans chaque article, on trouve des conseils, des idées. C’est au lecteur de se les approprier selon ses besoins. De la maternelle à la Terminale, les classes sont tellement diverses !

Y a-t-il quelque chose qui vous a surpris durant le travail sur ce dossier ?

S. C. : ce qui m’a surtout surpris à la lecture de plusieurs articles, c’est l’écart très grand entre les déceptions exprimées par certains jeunes collègues et l’enthousiasme de formateurs ou tuteurs qui donnent tout pour que cette entrée soit la plus motivante possible. J’y ai retrouvé le phénomène d’établissement « déformateur » qui, contrairement à ce qui est espéré, douche les rêves et dresse au conformisme. C’est, par certains côtés, très inquiétant quant au devenir de cette institution sur laquelle nous ne pouvons que fonder les plus vives espérances. Peut-être faut-il désormais s’orienter vers des organisations qui priorisent la confiance que l’on manifeste aux enseignants, notamment auprès des nouveaux à qui l’avenir de l’école appartient. Arrêtons de vouloir faire entrer dans un moule d’habitudes et, contre tous les « grands-papas ronchons », privilégions la valorisation des essais, le plaisir de travailler avec des jeunes et celui d’être présent à leurs côtés pour les aider à progresser.

C. R. : on ne retrouve pas beaucoup de déceptions dans les articles de ce dossier, au contraire, nous avons reçu des textes positifs. Première bonne surprise. Mais elles s’expriment ailleurs. Pour moi qui ai débuté sans formation et qui en ressens encore le besoin aujourd’hui, je suis toujours déçue par les remarques désabusées sur la formation initiale. Comment faire pour qu’un enseignant stagiaire s’approprie sa formation professionnelle ? Est-ce que les valeurs qui sous-tendent certaines demandes sont explicitées ? L’année de stage semble tellement lourde, avec ses injonctions paradoxales ! On en oublie effectivement le plaisir dont parle Sylvain. Et sa propre intuition, aussi. Mais j’ai eu beaucoup de plaisir à lire les articles de débutants qui ont su tirer profit de leurs erreurs et les analyser avec humour.

Propos recueillis par Cécile Blanchard

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Débuter dans l’enseignement
Selon Freud (1937), avec gouverner et soigner, éduquer serait un métier impossible. Pourtant, des milliers de jeunes (et moins jeunes) choisissent chaque année l’enseignement pour profession et désirent s’y engager. Ce dossier des Cahiers pédagogiques leur donne la parole, ainsi qu’à leurs formateurs et partenaires.