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Le livre du mois du n° 525

School business, Comment l’argent dynamite le système éducatif

Arnaud Parienty. La Découverte, 246 pages, 2015.


En voyant le titre de l’ouvrage, on pouvait craindre qu’il s’agisse là d’une nouvelle charge idéologique contre la « marchandisation de l’école », voire d’une dénonciation d’un grand complot libéral contre le service public, avec la complicité des réformateurs et par exemple des défenseurs des « compétences ». Or, il ne s’agit pas du tout de cela, fort heureusement, et l’enquête rigoureuse de l’auteur, professeur de sciences économiques et sociales, est passionnante, quoiqu’un peu désespérante en même temps. Ce livre met à jour tout un système d’entre-soi qui montre combien est dérisoire l’idée du « mérite » que des réformes récentes mettraient à bas. De quel mérite s’agit-il, quand ceux qui ont des relations peuvent, de par leur environnement familial, entrer dans un « réseau », mais aussi disposent de moyens financiers importants, et s’en sortent si bien dans la compétition scolaire et sociale, dans un contexte de plus en plus mondialisé ?

Si vous voulez savoir comment devenir médecin en passant par l’Espagne, avec l’intention de ne travailler que moyennement, ou utiliser au mieux les stages linguistiques bien choisis, qui permettent souvent de faire la différence à l’entrée des grandes écoles, il faut lire ces pages saisissantes où on nous montre davantage que le rôle du capital culturel de Bourdieu, celui du capital tout court, de l’argent. Certains chiffres concernant des droits d’inscription donnent le vertige.

Une analyse nuancée et approfondie nous est proposée des cours particuliers (plus du tiers des élèves y ont recours en mathématiques), cette fameuse « école de l’ombre » qui joue aussi un rôle grandissant.

Si le livre aborde surtout l’orientation post-bac et le système universitaire, avec un constat amer sur l’état de l’Université, il concerne aussi l’amont. Au passage, l’auteur montre combien le système d’options rares permet à certains lycées d’avoir des moyens élevés au détriment d’établissements plus ordinaires. Et les parents influents sont là pour défendre ces options.

Plus d’une fois, le professeur de SES doit conseiller ses élèves, mais certains connaissent bien les codes et ont un avantage énorme sur l’élève moyen. Personne n’est vraiment « coupable » à titre individuel, il s’agit bien d’un système qui renforce les inégalités. Même quand des mesures sont prises pour limiter les dégâts (un plus grand contrôle par exemple de la domiciliation à Paris pour éviter les boites postales fictives), certains trouvent toujours des moyens de contournement. De même, il ne s’agit pas de s’indigner de la montée en puissance du privé, mais de comprendre pourquoi le service public n’assure pas davantage ce qui fait le succès de son concurrent (qualité de l’encadrement hors cours, suivi des élèves).

On apprécie tout le long du livre l’implication personnelle de l’auteur, sa volonté d’exposer sans utiliser l’imprécation et l’outrance des faits qui en eux-mêmes sont souvent suffisamment parlants, et font froid dans le dos quant à la puissance de l’argent et aux processus de marchandisation dans le domaine scolaire et universitaire.
Pourtant, dans sa conclusion, l’auteur esquisse des pistes pour faire évoluer positivement la situation (voir l’interview ci-contre). Il y a urgence, d’autant que «  la lutte contre l’échec scolaire des moins favorisés est aujourd’hui le plus sûr moyen d’améliorer les performances de notre système scolaire et de renforcer la cohésion sociale  ».

Jean-Michel Zakhartchouk


Questions à Arnaud parienty

 

Vous êtes enseignant dans un grand lycée parisien prestigieux, après avoir été en banlieue. Comment percevez-vous vos élèves, en quoi sont-ils différents de ceux que vous avez connus ? Vous dites qu’ils sont «  charmants, agréables  », mais ne sentez-vous pas l’esprit de compétition l’emporter ?
– Il y a une base d’élèves qui sont encore des héritiers au sens de Bourdieu et Passeron : ils aiment l’école, respectent le savoir, ont le sens du partage. J’ai eu des élèves idéaux de ce type dans d’autres lycées, mais ils étaient des exceptions, parfois un peu en marge de leur classe ; alors que ce groupe est, dans mon lycée actuel, minoritaire mais très influent.
Concernant la compétition, il y a peu d’enjeux au lycée : être premier de sa classe peut être important pour accéder aux meilleures prépas, mais ça ne concerne que peu d’élèves.

Vous relativisez un peu le rôle de grosses officines de soutien particulier, comme Acadomia, et vous montrez qu’il n’est pas simple de réduire la place de ce soutien (la suppression de l’avantage fiscal n’étant pas forcément une solution). Pouvez-vous nous en dire plus ?
– Nous manquons d’études sur le sujet, mais celles dont nous disposons indiquent que le soutien est très utilisé au collège par les familles culturellement démunies et non par les plus favorisées (ce n’est sans doute pas vrai au lycée). Dès lors, l’idée que l’avantage fiscal va seulement aux plus favorisés est fausse. En revanche, l’ampleur de ce soutien, énorme par comparaison avec les pays étrangers, révèle une lacune flagrante de notre école.

Comment convaincre l’opinion publique que les dés du «  mérite  » sont pipés ?
– Je suis persuadé qu’elle en est déjà convaincue, au moins pour les parents familiers du système éducatif, qui savent que tous les établissements et toutes les filières ne se valent pas. Mais le rôle de l’argent est sous-estimé, ce qui est la raison d’être de mon livre. Car chacun connait des cas où l’argent fait la différence, qu’il s’agisse du choix des établissements, du poids des stages linguistiques ou des cours privés pour réussir en médecine, mais sans en mesurer la portée. C’est seulement une fois tout mis bout à bout qu’émerge l’image d’un véritable système scolaire parallèle, que j’ai qualifié d’école de l’ombre, par analogie avec la finance.

A la fin de l’ouvrage, vous évoquez des pistes montrant qu’il est possible de réduire les inégalités, de combattre la marchandisation. Qu’est-ce qui va dans le bon sens, et que pourrait-on prendre comme mesures dans l’immédiat ?
– Vaste question ! Au niveau de l’université, une forme de sélection des étudiants me semble inévitable, pour réduire les effectifs pléthoriques en première année et parce que la seule filière non-sélective est forcément dévalorisée. Du coup, l’État maintient ses crédits, mais le nombre d’étudiants augmente, si bien que les conditions d’enseignement se dégradent. Le tabou de la sélection à l’université devient un problème majeur.
Au collège et au lycée, il faut insister sur le soutien en petits groupes. L’accompagnement personnalisé est une bonne idée de ce point de vue, mais il faut du temps pour que les enseignants en utilisent toutes les possibilités. Concernant la question épineuse de la carte scolaire, les études menées, notamment par Julien Grenet, de l’École d’économie de Paris, montrent qu’il est préférable pour la mixité de l’appliquer strictement. La grande réforme en la matière serait d’inclure le privé sous contrat dans la carte scolaire, exactement comme les cliniques privées sont incluses par les agences régionales de santé dans les schémas de répartition des moyens hospitaliers.
Pour ce qui est des langues étrangères, qui sont une source d’inégalités considérables selon l’origine sociale des élèves, il faut favoriser les échanges, alors que les voyages scolaires sont de plus en plus difficiles à organiser, et diffuser des séries en VO non sous-titrée, comme le font les Néerlandais ou les Scandinaves.
De manière générale, les évolutions actuelles ne sont pas une fatalité, comme l’exemple anglo-saxon pourrait le laisser croire. Si nous regardons vers les pays scandinaves ou l’Allemagne, nous voyons une école et, surtout, une université publiques, gratuites et efficaces.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk

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