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S’évader de ses barreaux idéologiques

Avant-propos par Christian Frin et Gaëtan Josseaume


Enseigner dans les prisons fait partie des choix possibles d’affectation pour les enseignants comme pour les chefs d’établissement. Ce dossier souhaite accorder un instant, apporter un regard et ouvrir la réflexion, auprès de toutes celles et tous ceux qui vont découvrir que l’Éducation nationale assure aussi sa mission de service public dans les prisons. Elle s’exerce à part entière en partenariat avec deux administrations du ministère de la Justice, les services pénitentiaires et ceux de la protection judiciaire de la jeunesse, pour les mineurs. Les enseignants sont installés dans les établissements et le proviseur au sein de la direction interrégionale des services pénitentiaires : raison fonctionnelle ou autonomie surveillée, culture pédagogique pénitentiaire sont analysées par les auteurs. Pourtant, il s’agit de la fonction publique d’enseignement et d’éducation, où pédagogie et didactique sont au service de tous les publics, notamment les moins qualifiés, les non diplômés, les non francophones, les mineurs, les jeunes majeurs, les illettrés comme les étudiants.

Enseigner en prison fascine, interroge ou questionne. D’abord, sur la capacité des détenus à retourner sur les bancs de l’école, à suivre des études universitaires ou à décoder les clés du savoir et de la réussite. La question du choix de travailler en prison est vite rangée au « placard », celle d’être une femme dans un milieu d’hommes fascine. Par contre, l’adaptation permanente des dispositifs pédagogiques proposés « aux longues peines » comme « aux courtes peines », aux femmes comme aux hommes, aux mineurs comme aux jeunes majeurs, aux jeunes adultes comme aux plus âgés, est interrogée. Qu’apprennent-ils en classe, sous écrou ou derrière les barreaux ? À restaurer leur estime de soi, à préparer leur réinsertion, à gagner en dignité, à travailler en groupe, à respecter les horaires et les enseignants, à lire et écrire, à compter, à utiliser l’informatique, à parler une langue vivante ou la langue française, à philosopher, à passer des examens, à développer des compétences, à conceptualiser, à vivre le présent, mettre à distance leur passé pour réussir à se projeter dans l’avenir.

C’est un programme tout simplement républicain. Il est même validé par l’inspection générale de l’Éducation nationale. L’obligation pour les mineurs ou le volontariat pour les majeurs engagent à un travail personnel de rescolarisation. Celle d’avant laisse ou a laissé une trace ineffaçable mais finalement surmontable. « Je veux vérifier que je vaux encore quelque chose », déclare ce jeune qui s’accroche d’année en année et décroche, du certificat de fin d’études générales (CFG) au baccalauréat, ses diplômes un à un. Il se transforme, « parce que maintenant, je travaille pour moi » ! La persévérance s’approprie, devient un besoin et accompagne l’acquisition. Il est l’auteur de son propre rôle, sujet de son choix et se soumet lui-même à l’examen derrière les barreaux. L’enjeu, c’est le « je » et le jeu du spectateur scolaire est, un instant, remisé. Les témoignages révèlent l’appel d’air, les efforts et les réussites que l’intervention quotidienne des enseignants procure. L’année scolaire est souvent rallongée pour réduire la vacance. Cet engagement professionnel allège la dimension carcérale du lieu et la permanence des contraintes sécuritaires. Les moments de respiration didactique sont sans doute pour les détenus une libération intellectuelle, qui améliore un peu leur vie en détention.

L’offre d’enseignement s’adresse à tous les niveaux, de l’illettrisme, au primaire, du collège au lycée, du diplôme d’accès aux études universitaires (DAEU) aux études supérieures. Des collègues, responsables d’enseignement, assurent leur mise en œuvre en lien avec les partenaires. Malgré les évolutions des dotations rectorales, l’accès de tous n’est pas atteint. Les activités pénitentiaires rémunérées concurrencent légitimement les études, bien que des aménagements horaires journalier et hebdomadaire se mettent en place. La lutte contre l’illettrisme est une priorité. Un prérepérage à l’entrée et un repérage sont réalisés. L’acquisition des savoirs de base, le plaisir de la lecture et la production d’écrits fondent le socle de cette nouvelle rencontre avec la culture et les autres. « Les faire venir à l’école est déjà une réussite », affirme cette responsable de l’enseignement. Les missions des responsables sont définies.
Leur responsabilité est réelle, mais leur fonction et les tâches à assumer peu reconnues et mal valorisées. Leur coopération avec le proviseur et leur collaboration avec les partenaires sont déterminantes dans cette délégation délocalisée.

Des activités pluridisciplinaires et transversales accompagnent les enseignements généraux, pour faire reprendre pied, philosopher, rédiger un journal, accéder à internet, participer à une radio interne, rencontrer des écrivains ou fréquenter la bibliothèque.