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N° 554 - L’économie à l’école

S’adapter sans trahir : le savoir et le service

Alexis Lucas

En lycée professionnel, enseigner le français reste un défi. C’est l’entreprise qui devient la ligne de mire. Gare à l’enseignant qui voudrait enseigner « l’art pour l’art », si ce n’est pour parfaire des compétences opérationnelles et des connaissances économiques ! S’il faut préparer les élèves à entrer dans la vie active avec le support du stage en entreprise, comment favoriser la construction d’une identité d’acteur économique tout en veillant à l’acquisition de savoirs généraux propices à l’émancipation ?

La visite de stage lors des périodes en entreprise est l’occasion de mesurer la difficulté d’évaluer des compétences professionnelles en tant qu’enseignant généraliste, d’autant que la grille de compétences scolaires ne coïncide pas toujours avec les catégories d’évaluation d’un professionnel.

Décalage des représentations

Quand je me rends auprès du restaurateur avec qui procéder à l’évaluation de mon élève de 2de bac pro commerce et service en restauration, je mesure l’étonnement possible du restaurateur à me savoir, moi professeur de matière générale, évaluateur du stage d’un élève en service en salle. Quel crédit accorder à un enseignant de lettres-histoire-géographie pour servir un mojito ou découper une volaille et comprendre le milieu de l’entreprise ?

Et pourtant, il suffit de mesurer l’importance du français pour apprendre à s’exprimer et négocier avec ses collègues de travail, de la géographie pour conseiller le client désireux de manger du fromage et du vin, de l’histoire pour connaitre l’origine d’un plat ou d’un restaurant dans l’activité locale, afin de permettre aux élèves d’acquérir la culture professionnelle adaptée à ce lieu de stage. Alors j’assume ce rôle de composition : en tant que référent de l’élève, je participe à sa réussite professionnelle par-delà ma discipline propre. Autrement dit, je décide d’établir des liens entre ce qui se fait en classe et ce qui se fait en entreprise.

Mais la dimension formative se heurte souvent au besoin d’opérationnalité. Le professionnel déplore le manque d’efficacité de la jeunesse et surtout le manque de maturité des stagiaires depuis la réforme du bac pro en trois ans. Jusqu’en 2009, pour obtenir en deux ans son bac pro, il fallait d’abord suivre deux années de BEP (brevet d’études professionnelles), ce qui laissait davantage de temps aux élèves pour choisir leur voie et conduire à une orientation professionnelle réussie. En alignant le lycée professionnel sur le temps du lycée général, la sélection préparatoire que permettait la préparation du BEP a disparu au profit du seul bac pro. Cette jeunesse, dont les prétentions sont souvent démesurées et la fierté à fleur de peau, lui semble éloignée des réalités économiques du terrain et ne pas comprendre qu’il faut servir l’économie de l’entreprise pour en retour en vivre.

Alors nous discutons du rôle des représentations sur le rapport au travail et sur le décalage entre nos jeunes et le monde du travail ; d’ailleurs, il insiste sur le fait que nous n’avons pas réussi à les rendre assez fiers de ce qu’ils font ni de ce qu’ils doivent faire, comme si nous étions impuissants à corriger les mentalités. À ce moment-là, le chef de rang du restaurant confirme cette vision négative en m’indiquant qu’elle est restée en contact avec les élèves de sa classe d’âge de bac pro d’il y a quelques années et que sur la trentaine d’élèves, seuls trois d’entre eux ont continué dans la restauration.

Former le citoyen et le professionnel

En repartant de cette visite de stage, je ne savais pas trop quoi penser d’un phénomène d’orientation mal choisie qui m’échappe, mais par contre, je mesure à quel point ma manière d’enseigner le français et l’histoire-géographie doit coïncider davantage avec le contexte de formation et le projet des élèves.

Enseigner le français et l’histoire-géographie au lycée professionnel, c’est suivre des programmes qui parachèvent la formation du citoyen et de son expression identitaire. En effet, en partant d’exigences fondamentales comme lire, écrire, se repérer dans l’espace et dans le temps, mes programmes m’amènent à nourrir la pensée des élèves, que ce soit pour discuter de l’humanisme d’Érasme ou pour questionner le « rapport au monde dans la littérature et autres arts », ce qui me conduit à mêler l’approche par compétences et l’apprentissage de la pensée dans un subtil chassé-croisé non dénué d’antagonismes.

Le paradoxe du programme de lettres-histoire de 2009, c’est qu’il est si ambitieux littérairement qu’il est parfois éloigné des besoins les plus élémentaires des élèves ; ne sommes-nous pas pourtant, en lycée professionnel, dans une optique d’insertion rapide au sein d’une filière courte ? Alors que l’enseignant des humanités cherche à préparer un honnête homme, dans le secteur professionnel, on priorise l’immédiat à travers les capacités de base pour que personne ne soit obligé de « passer derrière ».

En entreprise, un bon stagiaire, c’est celui qui contribue à la rentabilité de l’entreprise ou se met à son service. D’ailleurs, l’extrait de la grille d’évaluation du bac pro TCSR (commercialisation et services en restauration) ci-dessous révèle à quel point l’enjeu économique participe de la compétence. Les compétences C4-3.2/3/4 et C4-4.1/2/3 confirment l’importance de l’enjeu économique par-delà l’activité simple du service.

Les services de la langue

Pour les professionnels, ce qui compte, c’est l’employabilité directe du stagiaire comme du salarié, sa compréhension immédiate de son rôle dans l’entreprise ; pour nous, c’est davantage la capacité à s’adapter à de nouvelles contraintes, parce que nous ne formons pas directement des élèves d’une section donnée, mais des citoyens capables de se former tout au long de la vie et de s’adapter, car la probabilité qu’ils changent de métier pour des raisons personnelles ou économiques est forte.

Reste que cette génération peine à comprendre que la langue sert à la reconnaissance professionnelle et sociale ; et c’est ce décalage qu’il faut travailler encore et encore pour faire progresser les élèves. L’approche en CAP (certificat d’aptitude professionnelle) où est préconisée l’écriture longue est à cet égard éloquente : il s’agit d’écrire et de réécrire jusqu’à l’obtention d’un produit fini, exempt de fautes. Derrière cette démarche, on retrouve l’idée du compagnonnage, même si l’enseignant, lui, n’a pas qu’un seul compagnon à former mais un nombre indéfini.

Pour ma part, j’anime un atelier de théâtre à caractère professionnel. Ainsi, au lieu de proposer de jouer des pièces littéraires, je commence par leur demander de jouer des situations professionnelles comme le CV vidéo, l’entretien de carrière, la réunion d’équipe ou le conseil des prudhommes. Non seulement cela leur sera utile pour affronter des situations réelles, mais cela les amène à se projeter non plus comme élèves, mais comme de futurs professionnels. Le travail de l’improvisation et la création en équipe de microscénarios les amènent à prendre confiance en eux-mêmes et en les autres.

Le pari de l’école qui marche, c’est quand l’élève et l’enseignant finissent par repenser leurs postures et leurs disciplines pour les adapter aux exigences du monde de l’entreprise, sans pour autant trahir leurs âmes communes.

Alexis Lucas
Professeur de français et d’histoire-géographie, lycée Condorcet, Arcachon

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