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Cette RE-vue de presse mensuelle cherche à mettre en perspective d’un temps plus long une thématique de l’actualité éducative.

Revue et relue

Inclur·e

Bon, soyons claire et brève, cette re-vue ne va pas re-lire trop loin dans le temps, elle s’intéresse à l’écriture inclusive, ou plus exactement à son dernier avatar : le point médian. Le langage épicène est pourtant loin de se réduire à cette version, lorsque le président de la République dit « celles et ceux », il est inclusif, tel Monsieur Jourdain sans doute.


Écriture épicène, un point (médian) c’est tout ?

Catherine Chabrun est revenue récemment sur le sujet sur son blog, se demandant « L’écriture inclusive exclut-elle ? ».
Sur le site du CRAP-Cahiers pédagogiques, Danièle Manesse s’interroge aussi sur l’utilité pour le combat des femmes. Mais surtout, en tant que didactienne du français langue seconde, sur les difficultés de lecture que ce point médian peut engendrer. « Bien au-delà de ce problème légué par l’évolution phonétique du français, l’écriture inclusive veut accroitre la distance entre l’oral et l’écrit : les mots sont disloqués par le point détourné de sa fonction, par les artifices tel le “ / ” : on chahute syntaxe et morphologie. Appliquées, ces contorsions de la langue compliqueraient l’apprentissage de la lecture : lire, c’est identifier des suite de mots écrits, c’est-à-dire décoder chacun des mots et les garder en mémoire le temps qu’ils prennent sens dans une séquence. Rappelons : un élève sur cinq en France n’a pas, à 16 ans, la maitrise de la langue écrite nécessaire à la poursuite d’études supérieures. Ça n’est pas le souci des réformateurs en écriture inclusive. »
En novembre, Géraldine Duboz écrivait dans la revue de presse : « Une autre polémique qui dure, celle de l’écriture inclusive.
L’écriture inclusive : “N’ayons pas peur d’une mesure de progrès”. Dans une tribune au
Monde, deux membres du Haut conseil à l’égalité rappellent que la primauté accordée au masculin au XVIIIe siècle n’est pas une loi d’airain et que le langage joue un rôle dans l’infériorisation des femmes.
Le Premier ministre a tranché qui bannit l’écriture inclusive des textes officiels.
 »

Avant cet épilogue automnal, plusieurs rebondissements ont eu lieu. Merci à FranceInfo d’avoir résumé les épisodes précédents en six actes.
L’Express, rappelle que, selon toute apparence, c’est un manuel scolaire qui a lancé le débat. On pourrait objecter que le débat sur l’égalité femmes-hommes revient régulièrement, mais on m’accuserait de n’avoir rien compris, là, le problème, c’est le point (barre ?).
Les philosophes s’en sont mêlés, enfin les vrais, pas Luc Ferry, soyons sérieux... Sur le site de France Info, on peut lire : « Les partisans et les opposants à cette écriture ne parviennent pas à s’entendre. "Il ne faut pas en faire un drame parce que tout langage porte en lui une dose d’ambiguïté. On a toujours la liberté de choisir. Par exemple, quand on dit ’cette chanson, elle est pas mal’, ça dépend du contexte, de la façon dont on l’entend. L’écriture inclusive développe cette liberté de choix", précise Michel Eltchaninoff. »

En réalité, comme je le disais plus haut, il n’existe pas une seule forme d’écriture inclusive, mais plusieurs niveaux et différentes nuances comme le rappelle un article de L’Express.


Force de loi ?

Sur ces entrefaites, c’est la grammaire qui s’en mêle, en ceci que « le masculin l’emporte sur le féminin ». Le Monde présentait « Eliane Viennot, professeure déterminée » à modifier la grammaire.

Mais cette règle a fait hurler dans les rangs des Républicains. Pourtant sur le site de l’AJE (association des journalistes éducation), une interview réfute ce clivage, « Selon Danièle Manesse, “si être de gauche, c’est chercher à accroitre les droits de ceux qui en sont privés, tout féminisme est de gauche. Mais je ne pense pas que les femmes gagnent quoi que ce soit à cet artifice de lettrés. L’écriture inclusive ne divise pas entre droite et gauche, et l’adhésion bruyante de certains milieux révèle surtout le conformisme politiquement correct et la peur d’être taxé de machisme.” »
Et en effet, elle divise même dans la digne institution de l’Académie. Libération évoque l’opinion d’une d’entre nos immortels : « Dominique Bona a été élue à l’Académie française en 2013 au fauteuil 33. À cette époque, elles sont six femmes à siéger sous la Coupole. Avec les disparitions de l’écrivaine Assia Djebar en 2015 et de Simone Veil cette année, elles ne sont plus que quatre (sur quarante membres). Le 27 octobre, l’Académie a condamné, dans un avis tranché, l’usage de l’écriture inclusive qu’elle qualifie de “péril mortel”. Écrivaine, Dominique Bona partage cette position. Elle estime néanmoins, dans cet entretien accordé à Libération, qu’une discussion devrait s’ouvrir chez les Immortels sur la féminisation du français, au regard de l’évolution des usages. » D’autres reviennent sur la règle du masculin épicène en admettant que l’accord de proximité pourrait prévaloir...

Si on veut un avis éclairé et nuancé, on peut lire Céline Gabaret sur son blog « Il y a certes des normes, mais surtout un usage, mais l’usage a toujours primé et primera toujours.
Bien sûr, il est vrai aussi que parfois les normes vont contre l’usage, comme si elles étaient un peu périmées, et il faut qu’elles soient adaptables. Mais elles ne sont périmées qu’à cause de ce que la majorité adopte comme usage, on ne peut pas forcer une majorité à adopter une manière de parler.
[...] L’académie en a parfaitement conscience : ce n’est pas elle qui fait la langue. C’est lui donner mille fois plus d’importance qu’elle n’en a vraiment ! Les académiciens font leur propre dictionnaire, il font des recommandations, mais c’est tout. Ce n’est pas un parlement de la langue. Leurs recommandations ne sont d’ailleurs pas toujours raccord avec le Robert, ou le Littré ou le Larousse. On peut trouver des informations différentes d’un dictionnaire à l’autre, ce qui surprend souvent les gens qui prennent un dictionnaire pour un code pénal. Mais non ! Une langue est mouvante. Il y a des normes qui aident à se comprendre les uns les autres mais l’usage domine ces normes.
 »


Un combat sans intérêt ?

Ah, grammaire inclusive, que d’excès on publie en ton nom !
Et notamment dans Contrepoints, cette attaque contre les signataires de la pétition : « Qui peut une seconde, sauf à être détourné de l’essentiel par des combats picrocholins, être persuadé que ce masculin l’emportant sur le féminin par commodité révèle forcément dans l’existence, dans le fil des jours et les attitudes communes, une scandaleuse emprise d’un sexe sur l’autre et la dictature insupportable de l’homme prétendu fort sur la femme crue faible ? » écrit Philippe Bilger, avocat, et c’est bien là que le bât blesse, la réponse est : n’importe quel enseignant vous parlera du « regard triomphant des garçons » pour reprendre les propos de Marie Duru-Bellat dans Alternatives économiques. Enfin, certains garçons, mais c’est déjà beaucoup, et de la colère ou résignation des filles à l’énoncé de l’histoire des « hommes », dite de l’humanité, des atours des mâles en SVT etc. L’antonomase qui consiste à employer l’homme pour l’Homme (essayez de distinguer à l’oral, allez, essayez !) pose problème et l’évacuer par ignorance de notre profession et surtout des clichés durablement ancrés dans notre société est vraiment regrettable.

Un autre questionnement face à l’écriture avec le point milieu est de savoir si elle est « une écriture inadaptée pour les dyslexiques ? » (ce serait le comble pour une écriture inclusive...). En fait la conclusion de l’article du Figaro est qu’on n’en sait rien... ainsi que le fait qu’orthophoniste est une profession très genrée... Sans commentaire.

Pas si pichrocolin ce combat, puisque Le Figaro s’est amusé, bien étrangement, à proposer un sondage sur son site sur le thème « Faut-il sanctionner les professeurs » etc. Oui, je vous comprends, il s’agit d’un sondage en ligne , donc sans valeur... Mais c’est Le Figaro qui appelle aux sanctions. L’un de nos quotidiens nationaux les plus lus ! Et ils appellent à la sanction (je sais, ils objecteront que non, c’est un sondage, tout ça... Mais imaginer ce sondage, et laisser publier ledit sondage quand on voit son résultat, c’est anodin ? Non, que nenni !)

Par ailleurs, le gouvernement ayant publié un guide en 2015 pour promouvoir l’écriture inclusive, confirmé le 10 novembre par Marlène Schiappa et Murielle Pénicaud pour le guide des PME, je suis un peu confuse et ai bien du mal à m’y retrouver...


Des arguments ministériels

Le ministère de l’Éducation nationale a d’abord contre-attaqué de façon mesurée sur la pétition, le 9 novembre : « Contacté par L’Express, le ministère de l’Éducation nationale assure que la pétition a été “reçue” et “entendue”. Cependant, l’entourage du ministre rappelle que “la liberté de l’enseignant réside dans la façon dont il choisit de transmettre le programme à ses élèves mais pas dans le contenu des programmes” », mais que « pour l’instant, il n’est pas envisagé de sanctionner les professeurs qui enseigneraient une règle de grammaire différente. Si le cas se présente, le ministère explique toutefois que les chefs d’établissements pourront rappeler aux enseignants concernés “le contrat qui est le leur et à quoi ils se sont engagés en rentrant dans l’Éducation nationale”. »
Puis le ministre s’est un peu énervé et a pratiquement menacé lesdits enseignants à la télévision.
Monsieur le Ministre s’est fendu de plusieurs remarques, de plus en plus pertinentes.
Le Monde, a rapporté ses propos devant le Sénat :
« Le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, s’est exprimé mercredi 15 novembre devant l’Assemblée nationale sur la question de l’écriture inclusive. Rappelant en préambule que l’emblème de la France est une femme et que le joli mot de “République” est féminin, il a néanmoins prévenu qu’il serait “vigilant pour qu’il n’y ait qu’une grammaire, comme il n’y a qu’une langue, une République”.
Ces propos répondent à une tribune publiée par des enseignants sur Slate, qui annoncent qu’ils n’enseigneront plus que “le masculin l’emporte sur le féminin”. En guise de réponse, le ministre avance que les seuls arbitres en matière d’évolution de la langue sont l’usage et l’Académie française.
 »
Mais, l’argument ultime fut que « c’est très laid ». Et, figurez-vous que moi non plus je n’aime pas cette écriture (en plus d’avoir du mal à la lire) mais voyons, Jean-Michel (vous permettez que je vous appelle Jean-Michel dans un souci d’inclusion, comme on appelait votre prédécesseure par son prénom, sans relation aucune, évidemment, avec son sexe ?), la laideur d’un usage n’est pas un argument très fort. Vous auriez pu dire, oh, bien des choses en somme sur l’inclusion, mais était-ce là votre but ? Il semble que non, et c’est bien dommage.

En octobre, je m’interrogeais sur l’intérêt que semblait porter la Cour des comptes aux programmes scolaires, désormais, dois-je craindre que ce soit le ministre lui-même (j’allais écrire ministère, Jean-Michel tu m’induis en erreur, potentat va !) qui semble vouloir se passer du CSP (Conseil supérieur des programmes) ? Rassurez-moi, je m’égare, dites ? D’autant que vous avez nommé une femme à la tête du CSP.

Monsieur le ministre, vous affirmez être féministe, je veux vous croire. Mais c’est comme la confiance, cela ne se décrète pas, cela se gagne. Gagnez avec nous le combat pour l’égalité à l’école, nous vous en prions !

Rappelons qu’à l’origine, en éducation, inclure signifiait offrir une véritable place aux élèves en situation de handicap à l’école. Point final ou point d’orgue (allez savoir avec « l’actualité »...)

Lily Champlain
Prof·fe masqué·e

Pour ce·lle·s·ux qui tiendraient à s’essayer au point médian, le raccourci clavier est alt+0183


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