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Billet du mois (N°404, mai 2002)

Retour de l’essentiel

Par Philippe Lecarme


Premier tour des présidentielles, le soir du 21 avril. Selon les tempéraments, la honte, l’effondrement, les larmes, la colère mais contre qui ? Il faudrait peut-être commencer par soi-même. À la télé, les experts défilent c’est leur boulot : un expert explique avant l’événement ce que l’événement sera. Et il explique après pourquoi il n’a pas été ce qu’il aurait dû être. Rassurez-vous, on le paie dans les deux cas. Des intervenants politiques démontrent qu’ils l’avaient bien dit, que c’est la faute des autres, de tel ou tel frère ennemi : c’est tellement plus facile de taper sur les plus proches. Des gens qui l’ont toujours bien dit, on en trouve à la pelle. Quelques invraisemblables scélérats essaient de se donner des mines d’hommes d’État, ah comme on aimerait pouvoir en rire !

Lundi matin, nous sommes plusieurs à échanger des propos, des essais d’analyse. Moroses, encore incrédules, pas fiers. Je comprends soudain cette sensation où je suis : je retrouve ce que c’était d’être Français pendant la guerre d’Algérie, puisque c’est l’expérience fondatrice de ma génération. Se sentir mal d’appartenir à un pays qu’on aime pourtant, pour d’autres raisons ; ainsi pendant des années.

Après le onze septembre, une amie algérienne m’avait écrit une lettre très belle pour me dire : « Nous ne sommes pas comme ça ». Je lui écris à mon tour : « Nous ne sommes pas comme ça » et j’essaie d’en être sûr, et je pense à Bernanos : « La colère des imbéciles remplit le monde ». Je revois mes petits-neveux, le monde dans lequel ils émergent. Avons-nous fait vraiment ce que nous avons pu et est-ce tout ce que nous pouvions faire ?

Arrive la fille d’une amie, lycéenne ; active, gaiement révoltée, décidée. Des lycéens circulent de lycée en lycée, des manifs partent un peu partout, à cent, à mille. Personne ne les « organise », ne leur propose des analyses et des mots d’ordre : pas besoin. Ils ont senti une évidence : on ne peut pas laisser faire ça. Non c’est non. Je me dis : l’école, c’est eux, au fond. En ce sens, il n’y a pas à désespérer d’elle. Ils réagissent bien. Remuons-nous, nous aussi, au lieu de dire : les gens sont ceci ou cela.

Ils ont quinze, seize, dix sept ans. En quelques heures, ils ont fait un sacré chemin. La spontanéité de leur réaction réveille des évidences engourdies : que dans notre pays il faut trouver à vivre ensemble, une vraie vie pour chacun et pour tous. Que l’essentiel peut et doit être refondé.

Philippe Lecarme


Paroles de lycéens

Quelle stupeur ! Le Pen présent au second tour ! Rassurez-moi, nous sommes bien en France, le pays des droits de l’homme, car j’en doute aujourd’hui. Nous, lycéens, nous sommes indignés de cette situation, et n’ayant pas le droit de vote, nous avons décidé de descendre dans la rue pour manifester, car c’est notre seule possibilité de nous exprimer. Nous essayons par ce moyen de « bousculer » les gens qui ne semblent pas comprendre que l’extrême droite est un danger pour la démocratie, une catastrophe pour l’économie, et parallèlement, que c’est un parti raciste, xénophobe, et antisémite.

Au lieu de se chicaner et de chercher à se renvoyer la balle de la responsabilité, les politiques et tous ceux à qui le droit de voter donne la possibilité de construire le futur feraient bien mieux d’agir, et de barrer la route à l’extrême droite avant qu’elle n’arrive au pouvoir. Je ne sais pas quelle mouche a piqué 20 % de votants mais, croyez-moi, si un Le Pen ou un Mégret est élu président, je ne suis pas sûr de pouvoir continuer à vivre dans ce pays que vous, les votants, vous nous préparez, et c’est pour cela que je vais manifester ma colère dans la rue !
Adrien, 16 ans, élève en 1°S

Quand j’ai appris à 20 heures que Le Pen était présent au second tour, je me suis effondrée et j’ai fondu en larmes. Beaucoup de jeunes crient dans les rues qu’ils ont
« honte d’être Français ». Moi, ne n’avais pas honte, mais j’étais écoeurée.

Heureusement, lundi au lycée, tout le monde était comme moi : dégoût, honte, colère pouvaient se lire sur le visage de la plupart des élèves. J’ai vu arriver une camarade Polonaise qui m’a dit : « tu te rends compte, je n’ai même pas la nationalité française, j’ai peur ! »

Les deux premières heures de cours ont été réquisitionnées pour débattre de l’actualité en économie et en histoire. C’était un moment très fort pour nous tous, car nous nous rendions compte que ce qui se passait était grave.

J’espère que la mobilisation qui se déroule en ce moment empêchera l’extrême-droite de récolter plus de 20 % des voix au second tour et que les gens auront compris que rester chez soi un dimanche d’élection, ça pouvait être dangereux.
Julia, 17 ans, élève de terminale ES