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L’actualité éducative du N°447 de novembre 2006

Retour de conservatisme à Genève

Par Marie-Ange Barthassat et Étiennette Vellas

Le 24 septembre, les citoyens du canton de Genève se sont prononcés par référendum (une « votation ») sur l’avenir de leur école. La droite demandait l’abrogation de la loi de rénovation de l’école (1994), le rétablissement des notes, la suppression des cycles et le retour du redoublement. Les partis de gauche insistaient sur les enjeux sociaux de cette rénovation résolument engagée pour une école non sélective qui ne renonce pour autant à aucune ambition de formation. Une large majorité des Genevois ont voté pour le retour aux notes et au redoublement.
Le Groupe romand d’éducation nouvelle, dont fait partie notre amie Étiennette Vellas, défend des valeurs d’éducation humaniste et des pratiques permettant à chacun de s’émanciper dans et par la construction des savoirs. Il analyse, dans le communiqué ci-dessous, la situation créée par ce référendum.

En choisissant de renforcer une école dont le moteur est la sélection, le peuple genevois vient de décider d’aller à contresens des pays qui réussissent à instruire le mieux tout en étant le plus juste pour tous.
Pourquoi ce choix ? Nos contacts avec de très nombreux citoyens ces derniers mois, nous font faire l’hypothèse que nombre d’entre eux n’ont pas conscience de ce que provoque une réelle école sélective sur l’éducation et l’instruction des enfants.
Premier effet : une école sélective dénature le sens des savoirs et supprime leurs véritables intérêts. Un savoir appris dans une école dont le moteur est la sélection devient synonyme de ticket de passage et pour beaucoup de jeunes, ce sens des savoirs à acquérir devient l’essentiel...
Nous venons ainsi de favoriser, par cette votation, la perte des significations sociales des savoirs et des technologies au profit d’un sens pauvrement utilitariste.
Nous venons de faire le choix de l’affadissement par l’école du goût de la culture. Et pour les enfants les plus en difficulté, de favoriser un risque de démotivation de se rendre à l’école par le dégoût du savoir scolaire.
Deuxième effet : les enseignants vont devoir continuer à travailler dans une école qui biaise, souvent à leur insu, leurs meilleures intentions pédagogiques. Comment former, instruire et éduquer au mieux quand vous devez, dans le même temps, travailler à l’exclusion de certains enfants de leur groupe d’appartenance, de leur classe d’âge ?
Nous venons de condamner des enseignants à travailler avec des enfants qui ont peur d’apprendre par peur d’échouer. Ceux-ci travaillent - et nous ne l’avons pas assez dit durant cette campagne - la peur au ventre d’avoir un 2 ou un 3. Ce qui provoque des attitudes diverses suivant les enfants (désintérêt, passivité, diversions par l’indiscipline, mal-être ou maladies, etc.).
Troisième effet : l’institution va continuer à voir ses choix opérés en matière d’organisation de lutte contre l’échec scolaire voués à l’échec. Lutter contre l’exclusion scolaire dans une école sélective est une aberration et un immense paradoxe. Car quoi que l’institution propose, elle se retrouve dans l’obligation de produire de l’échec. C’est le cercle vicieux le plus déprimant, le plus démobilisateur qui soit pour tous les acteurs de l’école conscients du phénomène.
Quatrième effet : les citoyens sont tous perdants, qu’ils aient des enfants ou pas. Parce qu’une école sélective provoque l’exclusion tout court de beaucoup de jeunes. Avec son flot de dégradations du lien social pour tous et une probable prolifération des incivilités, qui ont un coût.
Une école sélective rend ainsi la vie difficile à tout le monde dans une démocratie. C’est ce choix pourtant que les citoyens genevois viennent d’opérer. Ceux qui sont lucides de ce qu’il représente pour notre démocratie ne peuvent qu’être aujourd’hui tristes. Et s’en vouloir de ne pas avoir su ou pu, pour diverses raisons, garantir le débat durant cette campagne sur ces enjeux. Car finalement de nombreux citoyens n’ont simplement pas compris ce qui était réellement en question.
Notre espoir : que la confédération remette sur le bon rail notre école. Car ce vote cantonal devrait en toute logique n’aboutir à aucune mise en place sérieuse de ce qui vient d’être accepté par le peuple. Ce résultat est en effet incompatible avec les décisions nationales qui ont d’ores et déjà été prises, concernant les cycles d’apprentissage par exemple !
Nous aurons ainsi perdu beaucoup d’énergie, de temps pour rien. Avec pour effet d’avoir ébranlé la confiance en l’école genevoise. Un seul avantage : nous aurons compris quels sont les obstacles qui freinent chez nous la prise de conscience des avantages pour tous de mettre en place une école non - sélective.
Notre objectif pour l’avenir : travailler avec sérieux ces obstacles pour pouvoir les dépasser.

Marie-Ange Barthassat, bartham@perso.ch
Étiennette Vellas, Vellas@pse.unige.ch
Représentantes du GREN au comité unitaire Pour une école juste.