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Résister et enseigner de façon éthique et responsable

Alain Refalo - Éditions Golias, mars 2011, 95 p.

20 mai 2011

« Il est des confusions exaspérantes. Disons-le une bonne fois pour toutes : l’obéissance n’est pas une valeur. Pas plus que le travail, ni même le courage ! Ils étaient « travailleurs » ceux qui ont construit les camps de la mort et « courageux », à leur manière, ceux qui, dans les années 1960, bravaient la loi en vigueur pour se livrer à des ratonnades… Quant à l’obéissance, elle ne saurait dispenser de l’exercice de la pensée critique, ni au regard de celui qui donne des ordres, ni à la considération des effets de ses propres actes. C’est qu’on peut obéir à des tyrans ou sous l’emprise de gourous. On peut obéir dévotement à une technocratie aveugle ou stupide. On peut obéir par paresse ou par manque d’imagination. Et nul ne peut jamais se prévaloir d’une quelconque « vertu d’obéissance » pour s’exonérer de l’interrogation sur la légitimité du donneur d’ordres… »
Alain Refalo signe son livre, de façon éthique et responsable, c’est certain. En 25 chapitres, très rythmés et agréables à lire, il retrace l’aventure professionnelle qu’il parcourt, son combat depuis le 6 novembre 2008, date à laquelle il adresse à son inspecteur un courrier intitulé : en conscience je refuse d’obéir. Depuis ce jour, rien n’est plus comme avant, rien ne sera plus comme avant pour Alain Refalo. Rien non plus, je le crois, pour cet inspecteur…
Cette lettre est en effet publiée et diffusée très largement. La publicité qui en est faite oblige la hiérarchie de l’Éducation nationale à agir, à réagir contre Alain Refalo… Vous connaissez la suite, les médias en ont parlé, un peu. Mais Résister et enseigner de façon éthique et responsable nous la décrit avec précision, pour nous aider à mieux comprendre ce qui se passe actuellement entre un professeur des écoles et sa hiérarchie. À chacune des pages, j’ai pu lire l’engagement d’un homme pour lutter contre « le danger de démantèlement structurel » et la perte des « repères éthiques qui fondent le creuset de notre République ». Au fil du récit, les faits nous montrent la nécessité pour Alain Refalo et tous ses compagnons, désobéisseurs et désobéisseuses, d’agir comme ils l’ont fait… En conscience, il a affirmé, ils ont affirmé, une « révolte éthique, une insoumission aux injonctions, circulaires et dispositifs pédagogiques qui trahissent les valeurs de l’école de la République » (p. 31). La démarche de ces enseignants est clairement expliquée. Qu’il s’agisse de la « désobéissance pédagogique » (p. 34) ou bien encore d’une « désobéissance responsable » (p. 40), celle-ci est toujours « affichée ».
Dans le combat qu’il a mené et qu’il poursuit, Alain Refalo a était soutenu, parfois. J’ai noté cependant qu’il pointait « la frilosité des syndicats ». Alain Refalo et ses collègues avaient souhaité un « débat franc et loyal avec les organisations syndicales », celui-ci n’a jamais vraiment eu lieu, si ce n’est que ponctuellement, dans les sections syndicales départementales (p. 38 et 39). Ce sentiment et ce constat évoqués ici ne sont pas rares. D’autres acteurs de l’École en lutte, à d’autres moments, pour d’autres causes, les ont également connus. Mais, au fil des pages, j’ai surtout compris le sens de l’action des enseignants du primaire désobéisseurs à travers deux chapitres : « Déjouer la répression » (p. 55) et « solidarité citoyenne » (p. 57).
La lecture de ce court livre, que je recommande, vraiment, m’a montré à quel point ces enseignants, et surtout celui dont on dit qu’il est leur porte-parole, sont de « grands » Hommes. « Dans cette lutte, notre adversaire n’est pas un ennemi… », écrit-il page 61. L’auteur insiste sur le fait de toujours vouloir « maintenir ouverte la porte du dialogue », et tout particulièrement avec les inspecteurs de l’Éducation nationale (p. 62 et suivantes). Aussi, la « victoire morale, pédagogique et politique » de leur mouvement (p. 65 et suivantes), expliquée simplement, n’empêche pas ses enseignants de poursuivre leur lutte et d’espérer être rejoints par d’autres enseignants et acteurs du service public d’éducation ; peut-être même par certains syndicats d’inspecteurs (p. 70).
J’avançais dans le livre et les paroles d’un « Ancien » revinrent à ma mémoire. Il s’agit de Fernand Devaux, un résistant de la Seconde Guerre mondiale, rescapé des camps. Nous l’avions rencontré, il y a déjà 6 ans au moins, pour la présentation de Triangles rouges à Auschwitz. Le convoi du 6 juillet 1942 [1]. Pour lui, il ne fallait pas hésiter, jamais : « Résister, c’est la vie. Il ne faut pas trop obéir. Prenez tous les dignitaires nazis qui se sont tous retranchés en disant qu’ils n’étaient pas coupables, qu’ils avaient simplement obéi. Cela montre où l’obéissance aveugle peut conduire les hommes. Il faut avoir une autre attitude, une attitude de citoyen. Ne pas avoir peur de contester. Ne pas avoir peur de s’exprimer. Être toujours prêt à combattre, à lutter pour plus de liberté et de démocratie ».
Alors, à la fin du livre, au moment de le refermer et de le prêter à un/e ami pour en partager la lecture au plus vite, j’ai eu envie de relire quelques lignes de la préface offerte par Philippe Meirieu : « Alain Refalo et les désobéisseurs ne se prétendent nullement, d’ailleurs, les seuls ni les meilleurs dans leur combat pour la qualité du service public d’éducation et la mise en œuvre du fondamentale « droit à l’éducation pour tous ». Ils ont la modestie des « grands ». Ils ont pourtant ouvert une voie. Et c’est pour cela qu’ils méritent plus que notre respect. Plus même que notre admiration. Notre solidarité. »

Dominique Sénore



[1Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz. Le convoi politique du 6 juillet 1942. Éditions Autrement, Collection Mémoires.