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N°450 - Dossier "Images"

Représenter pour « se dépasser »

Par Charles Duboux


Afin de produire une image, des élèves âgés de 5 ans sont conduits par leur enseignant à observer le bâtiment de leur école et son environnement. Ils comptent le nombre de fenêtres et essayent d’en décrire les dispositions réciproques ; ils font de même pour tous les éléments constituant la façade et le terrain alentour. Rentrés en classe, ils cherchent en commun des solutions graphiques à leurs impressions, puis s’expriment chacun séparément en dessinant ce qui s’est inscrit de manière dominante dans leur mémoire. Communiquant ainsi par le dessin leur propre vision, ils exercent de plus la maîtrise du crayon, et les tracés qu’il permet.

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École du village de Villars-Mendraz. Crayon sur papier. 21 par 30 cm. Élève de 5 ans.

Afin de produire une image, des élèves de 20 ans sont conduits par le même enseignant à réaliser des croquis de façades de plusieurs bâtiments. Ces dessins analytiques illustrent plusieurs niveaux d’observation.

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École du village de Villars-Mendraz . Peinture sur bois. 90 par 90 cm. Élève de 20 ans.

Le niveau général formalisé par les tracés directeurs, les (dis)symétries, les proportions. Le niveau du détail s’inscrivant dans le concept général, comme une fenêtre et sa tablette. Le niveau culturel qui implique la nécessité de retourner aux sources pour comprendre, par exemple, que la colonne faite par Ledoux est dorique mais variée selon son goût. Le niveau symbolique des objets ornant la façade (croix, décoration, texte gravé), du bâtiment (école, église, habitation, banque). Le niveau de la matière incluant une description des matériaux, une compréhension de leur mise en oeuvre et de leur provenance. Le niveau du temps pris dans un sens élargi ; le temps qui passe et transforme, le phénomène d’obsolescence, le vieillissement des matériaux, l’apparition des vitrages industriels, des fenêtres en plastique ; le temps qui change (jour, nuit, soleil, pluie, brouillard,...). Et enfin le niveau du contexte qui élargit le champ de la représentation (ombres portées, incidences de la couleur changeante de la végétation environnante).
Si ce levé nécessite une délimitation déjà du champ observé, le relevé le formalise définitivement en ancrant le projet de représentation. Une fois en classe, les élèves cernent donc leur projet, délimitent le champ de la composition en cadrant la partie à montrer d’un tout suggéré.

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Le levé au lieu dit « À Chapelle »

Puis ils enduisent de dispersion le support proposé : du bois contreplaqué choisi pour ses qualités de maintien, de résistance et de durabilité. Sur cette couche qui permet de nourrir le bois, ils préparent et étendent la couleur dominante de la façade.

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La couche de fond, première phase du relevé

Selon le matériau qu’elle représente (crépis, béton, bois, métal), sa surface est déjà modulée, ce qui implique un apprentissage technique où s’exerce une maîtrise gestuelle.
Un élément important en surface est ensuite dessiné.

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Le premier tracé

Le tracé est partiel, il correspond à chaque étape de peinture. Il est en effet inutile de tout vouloir tracer en une seule fois. Simple, le dessin est exécuté directement aux instruments sur la peinture, plus complexe (ferronnerie par exemple) il peut être reporté d’un calque enduit au verso de craie blanche. Cette dernière ne salit pas les couleurs, et, non grasse, s’efface simplement à l’eau.
La même marche à suivre gère les parties restantes : délimitation au crayon blanc et peinture en aplat, rendu graphique de tous les différents éléments composant le tableau.

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Les aplats de couleur

À ce stade, l’illusion de profondeur n’est pas présente. Aussi faut-il recourir à la perspective des ombres et, éventuellement et dans une proportion mesurée, à la perspective aérienne pour la suggérer.

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Les ombres propres et portées

Les ombres sont normalement rendues avec une couleur terre d’ombre naturelle qui se superpose et se mêle à celles déjà posées. Cette étape du travail gagne à être atteinte rapidement : c’est en effet à ce moment que la peinture prend (du) corps. Cette façade d’école est terminée enfin en la complétant des derniers éléments nécessaires : effet dans les vitres (reflets, sablage...), marques d’obsolescence, incidence des "hors champ".

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Les effets d’obsolescence


Une exposition publique peut alors regrouper la totalité de ces travaux de représentation.

Apprendre à représenter

Représenter est le propre de l’homme. Représenter tout ou partie de la réalité, une pensée ou une idée, exige des capacités d’interprète et de traducteur. Aucune représentation ne peut être en tous points semblable à l’original, de plus, vouloir représenter à l’identique est un vain objectif : Borges nous le confirme avec talent en nous écrivant l’histoire de cette carte de géographie faite à l’échelle réelle du territoire, qu’elle recouvre point par point, et qui en devient de ce fait inutilisable. Nous avons ainsi développé des moyens de représentation qui ne peuvent être le pur sosie de notre réalité. Ils en sont nécessairement des métamorphoses, qui en retour en induisent le sens. Les actions de mimer, sonoriser, dénombrer, décrire, dessiner participent ainsi grandement de ce que nous sommes et de notre manière de voir le monde.
Il peut être postulé : que l’homme, en fonction de ses capacités physiques et mentales, a développé ce langage premier qui est celui de son propre corps. Que les langages sont tous redevables à cette première et véritable langue mère. Qu’ils prennent forme avant tout au contact d’autrui, qu’ils sont le résultat d’une socialisation et peuvent en être aussi l’outil. Que l’on peut dénombrer quatre langages typés qui permettent de se comprendre et de comprendre les autres : nommons les langages des formes, des sons, des nombres et des lettres. Si l’on doit associer des disciplines scolaires instituées à ces langages : pour les lettres, on parlera du français et aussi de langues étrangères et anciennes, pour les nombres de mathématiques, pour les sons de musique et pour les formes d’arts visuels (les anciens cours de dessin). Ces quatre langages, fonction du corps de l’homme, de ses capacités vocales, auditives, visuelles, tactiles et intellectuelles sont fondamentaux à tout être humain en train de se créer.
Tout langage est aussi bien moyen de communication que d’expression. Travailler le langage comme moyen de communication permet de se construire dans le rapport à l’autre, comme moyen d’expression de trouver son propre équilibre, voire de devenir créatif, artiste, écrivain, musicien. Travailler le langage permet de disposer des moyens nécessaires pour communiquer (tendance objective, scientifique) jusqu’à s’exprimer (tendance subjective, artistique) sur tous les thèmes, sujets, objets qui composent l’univers et auxquels nous avons accès par nos sens et notre intellect limités. Tous les thèmes d’intérêts, tous ces regards de l’homme sur ce qui l’entoure, qui ne restent pas intériorisés mais cherchent à être transmis convoquent chaque fois un, deux, trois ou quatre de ces langages premiers (lettres, formes, nombres, sons).
Apprendre à dessiner, peindre, graver, photographier, filmer, c’est donc développer la compétence de communiquer et s’exprimer dans un des langages qui nous constituent, celui des formes. Cette compétence première dont le niveau de maîtrise varie selon l’âge convoque nécessairement des apprentissages au niveau corporel et gagne à s’associer à ceux des niveaux culturel et créatif.

Corps

Pratiquer les techniques propres à chaque langage pour tenter de le maîtriser a pour corollaire de développer et d’affiner ses capacités corporelles psychomotrices. Dans la pratique du langage des formes, les capacités des perceptions visuelles et tactiles devraient être mobilisées dés l’entrée dans la scolarité obligatoire par exemple : en faisant découvrir, reconnaître, mémoriser l’environnement visuel ; en faisant toucher, regarder, sentir différentes matières, structures, volumes et objets ; en faisant découvrir leurs variétés, leurs liens et leurs contrastes réciproques ; en faisant apprendre à tenir, manipuler tous objets ou outils (crayon, appareil photographique,...) ; en faisant prendre conscience de ses propres capacités perceptives ; en faisant s’interroger sur sa perception des autres et du monde.

Culture

Communiquer implique des conventions communes qui sont le fruit du passé. Se pencher sur ce passé, le connaître, avoir des moyens de l’analyser et d’y réfléchir est un nécessaire et utile accès à la culture dans un sens général. Pour comprendre le monde, l’école devrait donc offrir la possibilité de rencontrer divers domaines et cultures par exemple : en allant à la rencontre des œuvres originales ; en visitant sous conduite des musées, des espaces artistiques, des ateliers ; en participant de manière active à une exposition ; en parlant d’une œuvre dans un langage courant ; en cherchant à en connaître l’auteur ; en reconnaissant et en nommant des outils et techniques de représentation.

Créativité

Le psychologue Jean Piaget, directeur du centre International d’Epistémologie Génétique de Genève, a insisté sur le fait qu’« en savoir long » est le meilleur moyen de développer sa propre créativité. S’exprimer est le lieu privilégié de cette créativité. Dans le langage des formes, les connaissances culturelles tentent d’offrir une combinatoire de références susceptibles d’encourager l’expression et l’invention personnelle. Le regard sur ce qui précède est le meilleur gage d’avenir.
Les apprentissages liés au corps (psychomotricité et sensibilité), à la culture (savoirs et réflexions) et à la créativité (découverte et invention) sont sollicités idéalement lors de tout travail de construction d’une image.

Apprendre à construire les images

Le langage des formes est constitué d’une combinatoire importante d’éléments que l’on peut classer succinctement en formes élémentaires, techniques, thématiques et enfin conventions. Toute image entendue comme représentation matérialisée recourt à la perspective conique et / ou aux perspectives parallèles et /ou à la projection orthogonale : trois conventions graphiques qui se sont affirmées au cours de l’histoire, trois constructions aujourd’hui « légitimes » selon le terme qu’utilisa Alberti pour qualifier la perspective conique naissante. Tout objet est représentable dans chacune de ces conventions et si les perspectives parallèles et coniques tentent de donner l’impression de volume sur la surface plane du support, la projection orthogonale est une vue « plate », de face, de profil, en coupe ou en transparence. Cette projection est en fait celle qu’utilisent spontanément (et comme Monsieur Jourdain sans le savoir) les petits-enfants lorsqu’ils dessinent ou peignent. Ce type de dessin qu’il soit manuel ou informatisé est celui qu’utilisent les cartographes, ou les architectes, les styliciens, les scénographes,... , pour communiquer de manière économique les projets qu’ils aimeraient voir financés et réalisés.
Alors que perspectives parallèles et coniques ne peuvent s’apprendre avant environ l’âge de 10 ans, construire des images au moyen de la projection orthogonale peut être exercé durant l’entier de la scolarité obligatoire et au-delà. Les images réalisées par ces élèves de 5 et 20 ans utilisent cette convention. Leurs auteurs ont développé des capacités psychomotrices, enrichi leur bagage culturel et exercé la compétence de représenter et communiquer : ils ont commencé à pratiquer une petite partie du langage de l’image qui ne se limite pas, bien sûr, à ces quelques résultats. En analogie, s’il s’agissait du langage des lettres, on pourrait dire que ces élèves qui savaient déjà un peu lire ont commencé à apprendre à écrire. Ayant déjà été confronté à la lecture d’une multitude d’images, ils ont commencé à apprendre à les construire.
Dans les enseignements par compétences, c’est souvent moins l’objet fini que le processus pour y parvenir qui est préféré. Ici, processus et résultat sont volontairement liés et indissociables. Ce lien intime est motivé par un fait mainte fois vérifié : tout le monde peut être satisfait lorsque l’enseignant réussit à faire « se dépasser » ses élèves et que, surtout, ils en sont fiers.

Charles Duboux, Professeur responsable de l’UER (Unité d’enseignement et de recherche) de didactique des arts visuels à la Haute école pédagogique de Lausanne.


Bibliographie

- Alberti, Léon Baptiste. (1992). De la peinture. Paris : Ed Macula, Dédale. (De Pictura, original publié en 1435).
- Arnheim, Rudolf. (1997). La pensée visuelle. France : Flammarion.
- Borges, Jorge Luis. (1958) . L’auteur et autres textes. Traduit de l’espagnol par - Roger Caillois. Paris : Gallimard. (cf : De la rigueur scientifique, liv. IV, chap. XLV)
- Corman, Louis. (1991). ABC des expressions du visage : le moyen de communication le plus sûr entre les hommes. Paris : J. Grancher.
- Gerard, François-Marie (2005). L’évaluation des compétences par des situations complexes, Actes du Colloque de l’Admee-Europe. IUFM Champagne-Ardenne, Reims, 24-26 octobre 2005
- Gaillot, Bernard-André. (1997). Arts plastiques. Eléments d’une didactique critique. Paris. PUF.
- Luquet, G.-H. (1935). Le dessin enfantin. Paris : Alcan.
- Marc, Varenka et Olivier. (1992) . Premiers dessins d’enfants. Les tracés de la mémoire. Paris : Nathan
- Perrenoud, P. (2002). Dix nouvelles compétences pour enseigner. Paris : ESF.
- Schwebel, Milton & Raph, Jane. (1973/1976). Piaget à l’école. Paris : Denoël
- Zottos, Eléonore et Renevey Fry, Chantal. (2006). De toutes les couleurs. Un siècle de dessins à l’école. Genève : Infolio.


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