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Billet du mois (Avril 2009)

Remplacements d’infortune

Par Régis Guyon


Prenons un exemple : une collègue, pour son plus grand bonheur, attend un enfant. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Il n’y a pas si longtemps, la grossesse déclarée dès le premier mois, elle prépare son congé maternité, y compris professionnellement. Elle fait le choix de ne pas être professeur principal ; elle prévoit, dans sa progression, le moment où elle devra passer le flambeau, pour ne pas commencer une séquence qu’elle n’aurait pas le temps de terminer ; elle prépare autant que possible les bulletins du trimestre en cours ; elle avertit enfin ses collègues qu’il faudra prend soin d’accueillir son remplaçant le moment voulu.
De son côté, l’administration planifie et organise son remplacement. Parmi les collègues en poste dans les établissements du coin, il y a toujours quelques TZR disponibles. On leur passe un coup de fil un lundi matin pour leur annoncer la vacation et les prévenir que le remplacement prend effet à partir de... maintenant. Parfois, c’est un peu plus tôt. Personne n’est parfait. On a alors le temps de rencontrer la collègue. On en profite pour faire le point sur la progression, les travaux en cours, les problèmes des classes, etc. Le plus souvent on ne prend connaissance du contexte qu’au dernier moment, au téléphone. Rien n’est parfait.
Or, tout ce que nous venons d’évoquer peut maintenant s’écrire au passé. Tout d’abord parce que les TZR sont en voie d’extinction. On a même organisé la chasse à cette espèce non protégée. On aurait pu utiliser cette ressource humaine de façon pertinente, voire avantageuse, pour tous. Certes un TZR n’a pas de service inscrit à l’année, certes il n’a pas de classe à proprement parler. Mais les chefs d’établissement responsables de ces (souvent) jeunes collègues peuvent très bien les mettre à profit, en les intégrant dans des dispositifs tels que les PPRE ou les classes d’accueil ou bien dans le cadre d’actions de prévention, les proposer en appui dans des classes et avec des collègues qui veulent développer la co-animation ou des projets. On pourrait même aller jusqu’à rêver que les TZR soient affectés précisément en priorité dans les établissements RAR ou isolés où les adultes ne sont jamais assez nombreux.
Aujourd’hui, sous prétexte de chasse au gaspi, aux professeurs sans élèves, sous-entendus des fonctionnaires désœuvrés et inutiles, on supprime tous les postes de remplacement. Très bien, et on devine très bien le gain en terme budgétaire. Mais du coup, il n’y a plus de possibilité de remplacer les collègues par d’autres collègues. On a toujours eu recours aux vacataires et aux contractuels. La précarité n’est pas non plus une nouveauté dans l’administration (ce qui paraît être a priori antinomique, mais qui est une réalité inavouée et trop peu connue).
Aujourd’hui on va plus loin : n’ayant plus de ressources en interne, on organise l’externalisation des remplacements, avec des intérimaires qui ne disent pas leur nom : on passe des petites annonces, on sollicite les personnels pour savoir si, dans leur entourage quelqu’un ne serait pas intéressé par quelques semaines, quelques mois dans un collège, un lycée, payé à la vacation, cela va sans dire.
On prend alors le risque de retenir celui ou celle qui se présente le premier, qui est sans doute de bonne volonté, mais qui n’a aucune formation disciplinaire ni d’expérience professionnelle auprès des élèves ; qui ne sera pas accompagné et qui n’aura droit à aucune formation. Et on ne mesure pas le risque que l’on fait prendre à ces remplaçants d’infortune, sciemment ou pas, et éventuellement à leurs élèves. Mais pas d’inquiétude : le service sera assuré et il n’y aura pas de classes sans professeur... enfin presque. Rien n’est parfait.