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L’actualité de la recherche du n° 537, « Classes inversées »

Recherches et pratiques : une collaboration à construire

Claire Joubaire


Davantage appuyer les pratiques de classe sur les avancées de la recherche est un thème récurrent dans les débats sur l’éducation. Mais, en France comme ailleurs, le passage des recherches aux pratiques dans les classes est loin d’aller de soi. Comment la recherche se déplace-t-elle dans la pratique éducative ? Comment expliquer que les enseignants et les enseignantes intègrent (ou pas) les données de la recherche dans leurs réflexions et dans leurs pratiques ? Un séminaire international organisé en mars dernier par l’IFÉ (Institut français de l’éducation) a été l’occasion de collecter les données de différentes études menées sur ce sujet en Europe.

Des chercheurs partenaires

Plusieurs travaux menés au Royaume-Uni, dont ceux de Chris Brown, nous indiquent que le partenariat constitue la clé de voute qui permet aux enseignants de maitriser les données scientifiques et de les mettre en œuvre : selon le chercheur britannique, il est nécessaire que chercheurs et praticiens se réunissent autour d’une même table de travail, afin de combiner les informations apportées par les chercheurs aux connaissances des praticiens, pour produire ensemble des solutions adaptées au contexte propre à chaque classe. D’autre part, les facteurs relationnels jouent un rôle important : chez les enseignants de plusieurs dizaines d’écoles primaires dans lesquelles il a enquêté, un climat perçu comme favorable aux apprentissages, aux innovations et à l’accueil d’idées nouvelles, et une confiance globale accordée à son établissement d’exercice vont de pair avec le sentiment que les données de la recherche y sont connues et mises à profit. Tim Cain, quant à lui, en observant de près comment des enseignants de deux écoles, accompagnés pendant un an dans la lecture de travaux de recherche, parviennent à se les approprier et à transformer leurs pratiques, remarque que les changements constatés ne tiennent pas prioritairement au transfert direct de la connaissance des résultats, mais plutôt à la mise en place d’un dispositif perçu comme une conversation à trois voix, les travaux de recherche constituant la troisième voix enrichissant le dialogue noué entre chaque praticien et l’ensemble de ses collègues. Dans ces conditions, on observe que les enseignants réussissent à modifier leurs sujets de réflexions et leur manières d’y réfléchir, tout comme leurs pratiques effectives.

Chercheuse à l’université autonome de Barcelone, Georgeta Ion a elle aussi tenté d’identifier les facteurs favorisant l’utilisation des conclusions de la recherche, notamment en menant en Roumanie une vaste enquête auprès de praticiens engagés dans des travaux universitaires (au niveau du master ou du doctorat). Trois processus sont à leurs yeux particulièrement efficaces : la lecture d’ouvrages scientifiques, l’amélioration de la communication entre chercheurs et praticiens, et, là encore, le développement des projets de recherche collaboratifs.

Comment collaborer ? Un point de vue norvégien

Toutefois, il ne suffit pas de décider de collaborer pour que le travail commun s’avère fructueux. En Norvège, les travaux de Sølvi Lillejord soulignent la nécessité de repenser le modèle de partenariat entre organismes de recherche et praticiens qui, pour être profitable, doit engager une collaboration perçue par chacune des deux parties comme pertinente et utile. Or, la façon dont la collaboration est construite est primordiale : des projets concrets et collaboratifs renforcent les partenariats, à condition que les deux parties prenantes de la recherche comprennent parfaitement ce qu’on attend d’elles lors du partenariat mis en œuvre, et comment elles peuvent y contribuer. La chercheuse a en effet détecté un obstacle important à la réussite de ces projets collaboratif : les tensions potentielles entre des partenaires travaillant au sein d’institutions marquées par des histoires et des habitudes de travail fort différentes. Du fait de la position historiquement dominante des instituts de recherche par rapport aux établissements scolaires, ceux-ci ne se sentent pas toujours traités sur un pied d’égalité, même lorsqu’ils contribuent à la recherche.

Pour avoir été menées à l’étranger, ces études n’en sont pas moins pertinentes pour réfléchir à la situation que nous connaissons en France, où des initiatives existent déjà pour impulser une dynamique de collaboration entre recherche et terrain, qui rencontrent elles aussi parfois certaines difficultés [1]. Ces regards extérieurs peuvent nous donner des pistes pour améliorer ce qui existe et, pourquoi pas, imaginer de nouvelles voies fécondes pour faire passer les praticiens de la seule position d’interprètes à celle de coconcepteurs, dans l’esprit d’une véritable recherche collective.

Claire Joubaire
Chargée d’études et de recherche, service Veille et analyse de l’Institut français de l’éducation (ENS de Lyon)


Pour en savoir plus

Présentation du séminaire : http://eduveille.hypotheses.org/8507.

Des captations des interventions (en anglais) seront disponibles sur le site de l’IFÉ.


[1On peut penser par exemple aux lieux d’éducation associés (LÉA), dispositif développé par l’IFÉ depuis 2011, voir http://ife.ens-lyon.fr/lea.

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