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Réalisme... du renoncement

Un point de vue de Jean-Yves Rochex sur l’apprentissage dès 14 ans

20 novembre 2005

Non seulement je ne me réjouis pas de la décision de Villepin de rendre à nouveau possible l’entrée en apprentissage dès 14 ans, mais je suis très en colère, contre cette décision et contre ceux qui s’en font les thuriféraires, au nom d’un soi-disant réalisme.

Réalisme illusoire d’ailleurs car la majeure partie des collégiens dont il parle, victimes de la démagogie qui a substitué à l’orientation précoce par l’échec un processus de passage de classe en classe sans acquisition effective qui ressemble furieusement à un processus d’éviction par le haut (que penser de ces bulletins de fin de 5ème ou de 4ème où l’on signifie à des élèves dont la moyenne n’excède pas 6 ou 7 sur 20, que l’on a décidé pour eux "le passage à l’ancienneté" ?), que la majeure partie de ces collégiens sont précisément ceux qui ne trouveront pas (et qui ne trouvent déjà pas quand ils sont en LP ou qu’ils cherchent à entrer en CFA) d’employeurs disposés à les accueillir, parce qu’ils sont les premières victimes de la discrimination à l’embauche (qui ne connaît nombre de nos collègues profs de LP qui ne décolèrent pas de ne pas réussir à placer leurs élèves issus des immigrations maghrébines et africaines en stage, alors que cela ne pose guère de problème pour ceux qui sont considérés comme franco-français ?).

Réalisme du renoncement par ailleurs, au nom de l’adaptation à un réel que l’on renoncerait à transformer. Le même type de raisonnement conduirait, parce que la loi et le principe "à travail égal, salaire égal" ne sont pas appliqués, en défaveur des femmes, à renoncer à cette loi et à ce principe, pour faciliter l’embauche des femmes. Non, l’issue n’est pas, est moins que jamais dans le renoncement. Elle est dans une politique sociale et scolaire d’urgence et massive, qui traite les problèmes, non en aval, quand le réalisme conduit à penser qu’il ne reste qu’à choisir entre la peste et le choléra, mais le plus précocement possible, dès les toutes premières classes et en particulier dès l’entrée en "littéracie". Et si on faisait un vrai bilan des ZEP et de la Politique de la Ville de ce point de vue. On y verrait qu’aucun des gouvernements successifs n’a réellement eu de politique prioritaire, et que l’idée d’origine de prise en considération des inégalités réelles et de travail en vue d’une pédagogie rationnelle et explicite (cf. Bourdieu et Bernstein) est bien
vite devenue gestion sociale, voire compassionnelle, de l’inégalité sociale accrue par les politiques socio-économiques et les processus de ségrégation urbaine et scolaire, auxquels nul gouvernement n’a voulu s’attaquer, parce qu’ils sont pour une large part produits par les pratiques sociales de leurs électeurs des classes moyennes et privilégiées.

Oui j’ai la rage au cœur, mais j’ai bien du mal à trouver des motifs de réjouissance, en ce
jour où on nous apprend que l’état d’urgence, qui veut nous faire croire que la France est en guerre contre un ennemi de l’intérieur comme elle était supposée l’être il y a 50 ans contre un supposé ennemi extérieur, est prorogé pour trois mois.

Jean-Yves Rochex, Professeur de Sciences de l’Education, Paris VIII.