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Cette RE-vue de presse mensuelle cherche à mettre en perspective d’un temps plus long une thématique de l’actualité éducative.

Re-vue et relue

Tourner sept fois sa langue dans sa bouche

Et voilà, les années passent et… se ressemblent. Certes, je m’apprêtais à vous régaler d’un bon vieux marronnier (au choix, les rythmes scolaires, les évaluations…), mais saint Jules (Ferry) veillait sur vous (petits chanceux). Par un retour sur le passé dont seule l’Éducation nationale a le secret, le ministre a relancé, involontairement peut être, la polémique bien française de l’enseignement de l’arabe à l’école. Il a aussi eu sur le bout de la langue l’accord du participe passé, mais sa langue a fourché. Enfin, sans vouloir être mauvaise langue, le rapport sur l’apprentissage des langues semble présenter la langue de bois comme la langue maternelle du ministère…


L’arabe, une langue comme les autres

Jean-Jacques Bourdin n’ayant pas la langue dans sa poche, il a lancé le 10 septembre sur BFMTV, le ministre sur le sujet de la langue d’Averroès.
« Ce qui est évident, c’est que d’abord, il y a le développement de l’apprentissage des langues, et l’arabe est une langue très importante, comme d’autres grandes langues de civilisation, je pense au chinois ou au russe, oui, bien sûr, il faut développer ces langues. […] Il faut donner du prestige à ces langues et c’est particulièrement vrai de l’arabe qui est une très grande langue littéraire, et qui doit être apprise pas seulement par les personnes d’origine magrébine ou de pays arabes. C’est toute cette stratégie qualitative vis-à-vis de la langue arabe que nous allons mener. »
Voici les propos du ministre, loin, très loin des reproches qui lui ont rapidement été faits de vouloir imposer l’arabe à l’école primaire.
Saluons à ce sujet le revirement de Bruno Le Maire qui était totalement opposé à la prétendue proposition de madame Vallaud-Belkacem en 2016 et qui désormais salue bien bas celle de monsieur Blanquer. Il n’y a, paraît-il, que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Aucun calcul politique ici, mais non, vous êtes bien mesquins, tsss.
BFMTV, a publié le même jour, un article évoquant l’enseignement de l’arabe à l’école primaire, jouant volontairement sur l’ambiguïté entre la parole du ministre et celle de Jean-Jacques Bourdin. « De Xavier Darcos à Jean-Michel Blanquer ce lundi matin sur notre antenne, en passant par Najat Vallaud-Belkacem et Luc Chatel, l’enseignement de l’arabe à l’école primaire a été soutenu par des ministres de droite comme de gauche, défiant parfois les logiques de partis. » intéressant, euh, mais qu’est-ce que l’enseignement d’une langue vivante aurait à faire dans les logiques de partis ?
« En 2016, dans la continuité de son prédécesseur Vincent Peillon, Najat Vallaud-Belkacem a voulu supprimer les ELCO afin que "l’apprentissage de langues, telles que l’arabe, le portugais, l’italien, le turc, se fasse dans un cadre plus banal, comme on apprend l’anglais, l’allemand, ou l’espagnol". » Ah mais, attendez, ce serait, selon BFMTV, un apprentissage peu banal car communautaire ?
« La présidente du parti d’extrême droite Marine Le Pen a profité de sa rentrée, après plusieurs longues semaines d’absence, pour taper fort sur Jean-Michel Blanquer qui "n’aura pas tenu longtemps avant de se vautrer dans le ’politiquement correct’." "Nous sommes dans une idéologie de soumission, a dénoncé le député RN, je suis pour qu’on apprenne le français, les langues qui permettent à nos jeunes de travailler (...) plutôt qu’une langue qui va systématiquement cantonner ces élèves-là à leur culture d’origine". » Oups, il semblerait que selon l’extrême-droite aussi. Merci le Huffingtonpost de m’avoir donné la nausée.
Oh, mais ça se précise… « Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout la France et député de l’Essonne, a accusé, mardi 11 septembre sur France inter, Jean-Michel Blanquer de "démagogie" après que le ministre de l’Éducation s’est dit favorable au développement de l’enseignement de l’arabe à l’école. »
Serais-je mauvaise langue en renvoyant Dupont-Aignan dans les cordes sur la démagogie ? Allez, oui, j’ose : « Pour lui, cet enseignement d’une langue vivante, qualifiée de "très grande langue littéraire" par Jean-Michel Blanquer, serait synonyme d’"islamisation de la France" et d’ "arabisation". » Sérieux ? 0.05% de nos élèves apprennent l’arabe à l’école… hum oui, arabisation galopante…
Les Décodeurs du Monde confirment « il s’agit d’une infime minorité, moins de deux élèves sur mille. En troisième langue au lycée, l’arabe est bien moins étudié que le chinois (18 618 élèves en 2017) ou le russe (6 199 élèves). Les enseignants sont très peu nombreux : 5 postes ont été ouverts en 2018 au concours du Capes et 3 à l’agrégation. Entre 2011 et 2015, il n’y a eu aucun nouveau professeur certifié. »

Ah ! l’arabe à l’école, une vieille rengaine de la droite identitaire. Comme le disent Les Décodeurs du Monde « l’emballement n’est pas nouveau : Ce n’est pas la première fois que des rumeurs circulent sur l’enseignement de l’arabe à l’école. En mai, la députée (Les Républicains) Annie Genevard avait accusé le gouvernement d’introduire des enseignements « communautaires » à l’école.  » Seulement, c’était en septembre… 2016. La ministre s’appelait Najat Vallaud-Belkacem et les critiques tout aussi virulentes s’attaquaient bien plus à la personne qu’à une idée, que d’ailleurs elle n’avait pas eu plus que Jean-Michel Blanquer
Car, poursuit l’article, « en réalité, le gouvernement prévoit de supprimer le système spécifique des ELCO sur trois ans, à partir de la rentrée 2016, pour les remplacer par des enseignements de langue étrangère classiques, et toujours facultatifs, sur le temps scolaire, avec des intervenants qui dépendent de l’éducation nationale. » écrivaient déjà les Décodeurs du Monde à propos de parents très inquiets à l’idée que leurs enfants auraient des cours d’arabe obligatoires à l’école, ce qui évidemment était faux.
Et à ce sujet, dans L’Histoire n°428 en 2016 Juliette Rigondet, journaliste dans la revue, répliquait que « N’en déplaise aux députés à courte vue, la langue arabe ne fait pas son entrée à l’école de la République avec Najat Vallaud-Belkacem : l’agrégation a été créée en 1906 par un décret d’Aristide Briand. Et la première institution à proposer des cours d’arabe fut... en 1530, le Collège des lecteurs royaux (ancêtre du Collège de France). Cela pour des motifs humanistes et religieux, explique l’historien Alain Messaoudi - les textes arabes anciens permettaient de mieux connaître l’histoire biblique -, mais aussi économique, pour échanger avec les commerçants arabophones. »
Et dans un article issu des Antidotes des Cahiers pédagogiques, rappelait qu’en 2015 des initiatives locales s’étaient vues rejetées. « Sous le titre “L’arabe au ban de l’école”, Florence Aubenas a consacré dans Le Monde un papier remarquable à la question de l’arabe à l’école après l’incident de la fête de l’école de Prunelli-di-Fiumorbo en Corse, au printemps 2015. Des institutrices avaient voulu faire chanter leurs élèves dans les cinq langues qu’ils connaissaient, dont l’arabe et le corse, en lissant les inégalités de statut de ces idiomes. Elles ont dû battre en retraite devant l’opposition virulente de quelques parents, mais leur action montre bien l’idéal qui était le leur : prendre en charge la diversité réelle des cultures familiales et scolaires et lui donner une expression symbolique festive. »


Le participe passé

Le ministre a une fois encore souhaité s’arc-bouter sur de très anciennes (mais pas éternelles) règles de grammaire, ce qui n’a pas été à son avantage. Il aurait mieux fait de tourner cette fois sa langue dans sa bouche.
Tout est parti d’une tribune dans Libération du 2 septembre, deux professeurs belges proposaient : « Puisque les langues évoluent, leur code graphique devrait en faire autant, ce qu’il n’a cessé de faire en français. Il serait absurde de croire que notre orthographe aurait atteint un degré de perfection intangible. Cela reviendrait à la considérer comme morte. »

Alain Bentolila, linguiste, a répliqué dans Le Point à cette proposition. « Cette proposition de modifier la règle entre dans une perspective plus large qui pose la question suivante : faut-il, quand l’apprentissage est difficile, supprimer les difficultés, ou plutôt faire un effort particulier sur cet apprentissage ? Si certains élèves ont plus de difficultés à apprendre une règle, je préfère améliorer la pédagogie et avoir de l’ambition pour tous les élèves, plutôt que de supprimer cette règle. Car c’est une difficulté qui fait partie intégrante de la langue française, et qui n’est pas sans pertinence. Par exemple, lorsqu’on dit : “La Coupe du monde que nous avons gagnée”, grâce à ce “e” qui marque l’accord féminin, vous savez que le participe passé se rapporte à “Coupe”, et pas à “monde”.  » Donc, tout est de la faute de mauvais enseignants ! Et par ailleurs, l’exemple est tellement mal choisi, sérieusement, on pourrait confondre ?

Le ministre, s’étant pris les pieds dans le tapis du participe passé sur FranceInfo, les rédactions s’en sont toutes emparées. Ainsi, Luc Cédelle est revenu sur le sujet sur Médiapart : « Le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer répond aux journalistes : "Bien sûr, il y a des subtilités. Mais pourquoi vouloir édulcorer les choses ? Nous sommes un grand pays. Nous sommes structurés par notre langue. Son rôle est fondamental dans ce que nous sommes". Bigre, une invocation soudaine à la préoccupation politique ’’identitaire’’ ? Ou bien tout simplement la conséquence plus ou moins inconsciente d’un aphorisme de Claudel : "la tolérance, il y a des maisons pour ça" »
Ce côté ne changeons rien à la langue française, qui deviendrait ainsi une langue morte, n’est pas nouveau chez Jean-Michel Blanquer. Dans Le Monde, dès le 16 novembre 2017, Jean-Michel Blanquer, refusait l’écriture inclusive et prévenait « qu’il serait « vigilant pour qu’il n’y ait qu’une grammaire, comme il n’y a qu’une langue, une République ». Évidemment, on pourrait objecter que des républiques, il y en a eu plusieurs. Mais il y met une majuscule. Si on s’en tient à la définition, la grammaire n’est plus nécessairement démocratique et par là-même se fige. Le Français ne pouvant donc plus évoluer, il devient une langue morte ?
Et le 5 décembre, il récidivait en considérant que seul « un apprentissage systématique du vocabulaire, de la grammaire et donc de l’orthographe » permettrait d’améliorer les résultats PIRLS des élèves.
Déjà en 2012, le directeur général de l’enseignement scolaire, Jean-Michel Blanquer en parlait avec la radio Canal Académieà propos d’une circulaire : « Hélène Renard : Pourquoi l’orthographe est-elle un enjeu majeur pour la réussite des élèves ? Jean-Michel Blanquer : [...] Mais derrière ça, on voit aussi d’autres choses, c’est-à-dire que derrière l’orthographe, il y a aussi le signe que quelqu’un comprend bien ce qu’il écrit puisque la grammaire, en particulier, renvoie à une compréhension de la place de chaque mot dans une phrase. Ce point-là est très important parce qu’en fait il relie la question de l’orthographe, qui peut apparaître comme une question de forme, à de véritables questions de fond, de compréhension. Et puis, plus profondément encore, l’orthographe n’est jamais qu’une structuration de la langue. Et c’est la langue qui fait de nous des êtres humains... »
Je vous laisse juge…
Car, comme André Racicot l’évoque dans son blog : « Hélas ! Quand on touche au vieil accord des participes passés, on se fait aussitôt accuser de sacrilège grammatical… Ainsi donc on pourrait soutenir que l’accord du participe ne sert à rien, ne plaît à personne et gêne tout le monde. […] Peu de gens le savent, mais l’Académie française a proposé, il y a un siècle, d’abolir l’accord du participe passé. Comme on le voit, cette suggestion n’a pas été suivie. Certains font valoir que tout le génie analytique du français réside justement dans les règles d’accord, et que les abolir amoindrirait considérablement le français. Ce raisonnement se défend, certes, mais à quel prix pour les rédacteurs et locuteurs ? »
Et Lucien Marboeuf sur son blogconfirmait dès 2015 que cet accord est complexe et sa réforme était envisagée : « C’est une évidence pour tout enseignant, et au-delà pour toute personne un tant soit peu sensible et attentive à ce sujet, les fautes d’orthographe les plus répandues, tous écrits confondus (non seulement dans la rédaction de CM1 de Kevin, mais aussi les mots des parents dans le cahier de correspondance, l’article de presse le matin dans le métro, les affiches sur les bus, certains livres même, et bien sûr partout à l’oral à commencer par les discours de certains hommes politiques…), sont liées aux accords du participe passé. Partant de ce constat, le CILF (Conseil International de la langue française) et l’AROFA (Etudes pour une rationalisation de l’orthographe française aujourd’hui) proposent de réformer le participe passé (PP) en assouplissant les règles d’accord. »

Les langues ou l’anglais ?

Et pour finir cette déjà trop longue revue, chargés d’une mission sur les langues vivantes, le journaliste Alex Taylor et l’inspectrice générale de l’Éducation nationale Chantal Manes-Bonnisseau préconisent de rendre l’anglais obligatoire et de faire travailler quotidiennement les élèves dès le premier degré. Ils recommandent également de développer au lycée des activités d’exposition aux langues, de créer de nouveaux réseaux d’échanges entre pays et de renforcer les compétences des enseignants dans ce domaine. Des idées intéressantes... qui existent toutes d’ores et déjà malgré l’éternel manque de moyens.

Lily Champlain
Masked teacher


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Dans la librairie des Cahiers Pédagogiques

N° 534 - Enseigner les langues aujourd’hui
Coordonné par Soizic Guérin-Cauet et Hélène Eveleigh

Apprendre une langue étrangère, c’est à la fois une évidence pour tous et une difficulté pour chacun. Et les études internationales ne font que confirmer que les Français seraient mauvais en langues. Quelles sont les pratiques qui permettent à l’apprentissage des langues vivantes d’être bénéfique pour nos élèves ?

N° 547 - Des alternatives à l’école ?
Coordonné par Richard Étienne et Jean-Pierre Fournier
septembre 2018

Qu’en est-il de ces expériences de classes et d’écoles alternatives, dans le système public comme à l’extérieur, voire à l’étranger ? Sur quels principes se fondent-elles ? Comment interroger ces principes ? Un dossier pour voir plus clair dans ce qui, au-delà d’une certaine mode, reste flou.

Hors série numérique N° 49 - Travailler avec le dessin de presse
Coordonné par Florence Castincaud

Faire entrer le dessin de presse dans la classe : pourquoi ? Comment ? Parce que le trait de crayon est un outil alternatif pour faire entrer dans l’analyse et la réflexion, parce que le dessin génère des pratiques nouvelles, parce qu’il ne laisse personne indifférent, parce qu’il offre un vrai espace à la liberté de pensée. Mais lire et comprendre un dessin de presse, cela s’apprend ! Témoignages de professeurs, de dessinateurs, récits de pratiques et bien sûr florilège de dessins !