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L’école à l’heure du Covid-19

Ras-le-bol

Claire Leclavier

22 avril 2020

Nous essayons dans notre rubrique « L’école à l’heure du Covid-19 » de publier plutôt des témoignages et des réflexions tâchant de tirer quelque chose de positif du confinement et de la continuité pédagogique, ou en tout cas de proposer des idées pour « y arriver ». Pour une fois, et parce qu’il n’est pas isolé, voici le témoignage de quelqu’un qui n’y arrive pas.


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De mon côté, le retour sur confinement n’est pas enthousiaste. Assez rapidement, moi, je me suis tue. Je me suis faite toute petite, silencieuse. Je suis rentrée dans ma coquille, confinée dans mon appartement sans balcon ni jardin. Je ne me suis pas confinée en moi-même, mais presque.

Au départ, j’y ai cru, pourtant. «  L’entraide, la coopération se développent dans les milieux hostiles. Dans les milieux d’abondance, c’est la compétition qui prime. » C’est une phrase que j’ai ressassée. Je l’ai donnée à discuter, à réfléchir et j’étais sûre de moi. Et bah non. Ou alors, l’environnement que je perçois, n’est pas encore suffisamment hostile.

Dès l’annonce du confinement, j’ai eu en tête de belles images de villas en bord de mer, ces maisons secondaires de certains de mes collègues. Je les ai imaginés dans leurs jardins à lancer les premiers barbecues de la saison à côté de la pelouse fraichement tondue. Je les ai vus jouer au foot avec leurs gamins ou lire les bouquins entassés depuis des mois, sous les rayons de soleil.

Ça m’a fait du mal, j’étais un peu jalouse, mais j’ai vite chassé ces images de ma tête. Ça ne servait à rien.

Assez rapidement, un ou deux collègues ont commencé à paniquer sur l’ENT (environnement numérique de travail). Ça ne marchait pas, ils s’énervaient de devoir y passer un temps de dingue. On a reçu très vite des injonctions à donner du travail aux élèves et surtout à téléphoner à tous les parents toutes les semaines.

Montée en pression

La pression est montée très vite. Comme s’il fallait nous occuper pour nous éviter d’avoir peur, de penser, de refuser ces injonctions peut-être. On nous a sommés de réagir vite, très vite. Je le comprends. Mais cela a été violent.

J’ai aussitôt ressenti que cette fichue continuité pédagogique ne serait pas pour moi. Je l’ai écrit à tous les collègues, ignorant que mes principaux étaient dans la boucle : la continuité pédagogique, c’était pour ceux qui n’avaient pas d’enfant en bas âge ou bien pour ceux qui avaient des enfants ordinaires. La veille, on avait failli se prendre une prune avec mon homme parce qu’on se « promenait » à trois. Se « promener  » comme s’il s’agissait d’un luxe pour nous, les citadins. Comme si « se promener à trois » était indécent. Le lendemain, la pédopsychiatre de l’IME (institut médico-éducatif) de Tom nous a envoyé un certificat médical stipulant qu’on ne pouvait pas se déplacer seuls avec notre fils en raison de sa pathologie. À ce moment-là, c’était un droit qu’on arrogeait. Personne n’avait pensé aux personnes handicapées. L’ARS que l’IME avait sollicitée, n’avait rien prévu, rien à dire. Débrouillez-vous. Bref.

Quand j’ai reçu le mail de mon collège sur la continuité pédagogique, j’ai su que je ne pourrais pas téléphoner aux familles des élèves – je dois déjà appeler la mienne en cachette si Tom a le dos tourné.

Seuls trois collègues sur cinquante, je crois, m’ont proposé leur aide. Parmi eux, presque aucun de ces copains-collègues avec lesquels je blague en salle des profs. Je n’ai pas bien compris. Peut-être étaient-ils sidérés, je ne sais pas.

Quelques jours après, la pression s’est transformée en tension. Quelques-uns bien naïfs – j’en étais évidemment, ont voulu faire collectif. Nous, on en avait besoin. On pensait que ça serait bien aussi pour les élèves. Mais soyons sincères, on avait surtout besoin de se retrouver, de faire groupe, de coopérer. Je pense qu’on devait être trois ou quatre en tout.

La claque

On s’est pris une méchante claque chacun notre tour. J’en retire de l’amertume. Je lutte pour enlever de ma tête les images les superbes maisons à 500 000 euros des collègues qui se sont exprimés pour nous rembarrer les uns après les autres. J’essaie de ne pas penser à leur ribambelle de gamins parfaits à qui tout réussit. J’essaie d’oublier qu’ils prennent l’apéro sur leur terrasse ensoleillée après avoir nettoyé leur jardin.

Assez rapidement, je me suis donc faite toute petite, je me suis confinée, j’ai pris de la distance sociale. Je profite des moments de grâce que la vie nous apporte, dans notre appartement sans balcon ni jardin. Je profite des situations complètement ridicules, absurdes et cocasses que Tom, avec son handicap, nous offre.

Mais le boulot, ce n’est pas possible. Pas pour moi en tout cas. Je suis une laborieuse, je ne peux pas travailler par tranche de dix minutes et veiller en même temps à ce que tout se passe bien dans la pièce d’à côté. Je culpabilise dès que je sors m‘enfermer dans ma voiture pour téléphoner aux parents d’élèves. J’ai le cœur qui se serre quand Tom tambourine à la porte fermée à clé alors que je tente une mini classe virtuelle.

Alors, j’évite les réseaux sociaux aussi. Enfin j’essaie. J’ai du mal à supporter les messages de tous ces profs qui font si bien leur travail. Je trouve presque indécent de lire certains mails qui valorisent ceux qui bossent à fond en ce moment. C’est un luxe que tout le monde ne peut pas se permettre. Je ne dis pas ça contre les copains qui partagent leurs joies, je suis heureuse de ces retours. Je sais que c’est pour motiver tout le monde, pour dire que malgré les contraintes (et grâce à elles) on peut avancer et faire des trucs chouettes. Mais cette période est dure professionnellement pour moi. Je sais que je fais mal mon travail, que je n’obéis pas aux prescriptions. Mais je n’ai pas envie de jouer les « superwomen », même si pourtant j’aime bien, parfois.

Claire Leclavier
Professeure en collège


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