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Article extrait du n° 382, mars 2000

Raisons et déraisons d’un refus

Philippe Lecarme, professeur honoraire de lycée.


 

Une bédé ce n’est pas un vrai livre

Allez donc voir le rayon bédé d’une grande librairie, de la FNAC. Les travées sont encombrées d’enfants, d’adolescents ou d’adultes qui bouquinent tranquillement. Le client qui vient pour choisir est un intrus, il doit insister pour pouvoir accéder aux présentoirs, et consulter un ouvrage avant de l’acheter. Bien souvent, la masse des lecteurs-resquilleurs le décourage. Eux, ils lisent jusqu’au bout ; une fois l’album terminé, ils en prennent un autre, ou s’en vont. Acheter ? Les vendeurs ont un haussement d’épaule désabusé. On n’achète pas une bédé, quelle drôle d’idée ! Quelques fanatiques, quelques parents, si. La bédé se vend plutôt mal, même si le marché potentiel est important. Tiens donc !

Essayez de prendre un roman à la FNAC et de vous asseoir pour le bouquiner à votre aise et deux vigiles vous déposeront sur le trottoir. C’est que la bédé est toujours considérée comme une denrée qui n’a pas la dignité d’une vraie marchandise culturelle. Et pourtant la France et la Belgique offrent des albums cartonnés d’une belle facture et d’un graphisme de qualité, au lieu des fascicules bâclés et bon marché qu’on trouve dans d’autres pays.

La bédé c’est pour les gamins

L’image persiste, d’un genre mineur limité à la distraction pure et qu’on survole plus qu’on ne le lit. C’est pour les gamins. Mickey et Pluto font zing boum bang, voilà la bédé pour bien des gens.

Le jeunisme a fait lire de la bédé, c’est vrai. Le phénomène Astérix a eu ce sens : les lecteurs du Monde se sont mis à dire avec un air entendu « ils sont fous ces Romains » ou « il est tombé dedans quand il était petit », pour prouver qu’ils étaient proches des jeunes. Rien de plus.

Livres pour enfants, c’est parfois vrai, mais la plupart des nouvelles publications visent tous les âges, (même si les mangas appartiennent à la culture adolescente). La vérité de cette assertion, c’est que bien des enfances se sont nourries des mythes et des personnages de bédé, et que Gaston, Haddock, Libellule ou Anthracite ont donné, à leur mesure, de la cité, de la drôlerie, de la confiance dans la vie, une attitude moins conformiste et plus créative à des enfances qui sans eux seraient restées un peu moroses ; et que bien des adultes se rejouent leur âge d’or dans des relectures délicieuses.

La bédé est un danger pour les enfants

Celui-là, il est ancien. Lois de censure des publications destinées à la jeunesse, campagnes des années cinquante où catholiques et communistes menaient le même combat ; il faudrait republier l’étude intitulée Séduction des innocents qu’on a pu lire dans Les Temps modernes et qui prouvait noir sur blanc que la bédé crétinisait les gosses et leur ôtait tout sens moral, et qu’elle était l’arme perfide d’une conspiration yankee, associée à l’effet débilitant du Coca Cola, je n’invente rien !

Au début des années soixante-dix, on a vu apparaître la bédé dite pour adultes, qui s’est imposée par quelques audaces érotiques, scatologiques ou morbides et qui a eu le mérite de déblayer et de donner les coudées franches aux nouveaux lecteurs et aux nouveaux auteurs.

La bédé c’est du texte, avec des images comme garniture

Les publications françaises ou belges qui reprenaient des strips américains ont longtemps jugé indispensable de supprimer les bulles et d’ajouter un texte sous l’image, sur le modèle des albums de Christophe (Fenouillard, Cosinus) ou des Bécassine : c’était censé être plus culturel. Même si ces textes étaient redondants avec l’image et d’une niaiserie prodigieuse.

Des organismes publics, des collections instructives pensent qu’un texte passerait mieux auprès du grand public sous forme de bande dessinée : fascicules de lutte contre la drogue, histoire de France ou histoire régionale, etc. On compose un texte pesamment didactique, à répartir dans des bulles. Après quoi on cherche un dessinateur bon marché qui trace des bonshommes tout raides dans des décors mal copiés sur photos, on barbouille de couleurs bien moches, et ça y est, on a sorti une bédé.

La plupart des manuels de grammaire insèrent quelques bandes ou quelques vignettes de bédé : mais c’est pour en exploiter uniquement le texte. Dans une vignette, Achille Talon dit : Ah bon ! et on va travailler sur cet Ah bon. La dimension graphique, c’est juste pour agrémenter.

Le langage bédé, on l’a pourtant montré depuis longtemps, est une combinatoire complexe et subtile où texte et image s’associent pour produire du sens. Ces effets relèvent d’analyses très poussées et techniques, d’ailleurs passionnantes, et qui vont nettement plus loin que les truismes sans curiosité qu’on intitule souvent « initiation au langage de l’image » et qu’on trouve dans les nouveaux manuels.

La bédé c’est la mort du texte

Des onomatopées remplacent la phrase narrative, on connaît le grief.
C’est évident dans certaines séries humoristiques, où cela se justifie pleinement. Il est vrai aussi que certains albums visuellement admirables sont gâtés par un texte platement fonctionnel et sans intérêt littéraire. On aimerait que davantage d’écrivains se fassent dialoguistes. Il y a eu pourtant de vraies réussites textuelles, mais plutôt méconnues (certains albums de Lucques, par exemple).

Mais il faut comparer ce qui est comparable, et la bédé aux genres qui combinent texte et dimension visuelle : le théâtre et le cinéma : certains grands films comportent très peu de texte, et ce texte vaut souvent par sa discrétion, son implicite, ses non-dits.

La bédé c’est de la sous-culture

La SF connaît le même type de discrédit. Si des intellectuels s’y intéressent, ce ne peut être que par jeu, ou alors ils font figure d’intellos de seconde zone, confinés dans les genres mineurs. Des sémiologues, des psys, des sociologues ont bien pu consacrer des études très sérieuses à la bédé, le préjugé persiste. Il est vrai que ces études tendent souvent à en faire trop dans la technicité, le lexique hypertechnique, la cuistrerie ; ce qui trahit une gêne (surcompensée) à s’intéresser ainsi aux petits mickeys.

Quand un intellectuel de haut vol comme Michel Serres se penche sur la bédé, on a l’impression qu’il n’y connaît pas grand-chose : faire l’éloge d’Hergé, très bien. Choisir pour cela Les bijoux de la Castafiore, c’est un peu comme si on célébrait Hugo à partir de L’Art d’être grand-père.

Depuis disons quinze ans, il est pourtant manifeste que la bédé a produit de ces œuvres qui consacrent l’âge adulte d’un genre : le Nogegon de Schuiten ou Le garage hermétique de Mœbius peuvent figurer dans les vraies réussites du nouveau roman. La prospective et la fable politique s’épanouissent, par exemple chez Chantal Montellier ou dans l’épatante série des Valérian. Le récit de vie découvre de nouvelles ressources dans la combinaison texte/image, avec les auteurs de l’Association et par exemple, l’admirable Ascension du haut mal de David B., où le graphisme est utilisé comme une dimension centrale de l’exploration autobiographique. Le récit historique sait combiner les documents visuels et l’évocation du quotidien, dans des ouvrages parfois studieux, mais aussi avec des réussites étonnantes (Les tours de Bois-Maury d’Hermann).

La bédé ce n’est pas de l’art

Les arguments de ce refus sont connus
- Elle souille la pureté de l’image par l’intrusion prosaïque du texte à lire. L’écriture n’est pas de l’art dans la tradition occidentale, qui a perdu assez vite la calligraphie dans les fioritures (à la différence de la Chine, du Japon et du monde arabe) ; et le regard spectateur semble incompatible avec le regard lecteur, parce qu’il fonctionne tout autrement.
- Elle est narrative, alors que la peinture a abandonné la narration aux « pompiers » du XIXe siècle.
- Elle veut traduire le mouvement par des signes codés, qui cassent le graphisme, ou par une hyper-expressivité des gestes que les grands peintres ont pratiquée, mais presque uniquement dans les croquis, études préliminaires et pochades (Rubens, Géricault). Les tableaux les plus mouvementés sont pourtant comme arrêtés (David, Delacroix, ou Guernica), alors que la bédé joue sur l’illusion du mouvement, par des procédés simplistes ou complexes.

De fait, l’axe du regard est différent : le tableau vient du fond et se dirige vers le lecteur immobile qui en saisit les plans et la profondeur statique – les images narratives au contraire défilent au rythme du regard qui les parcourt de gauche à droite et de haut en bas, selon l’ordre chronologique et narratif.

- Elle a besoin dune série d’images enchaînées dans l’ordre chronologique et narratif ; la grande peinture n’a guère pratiqué cela que dans certaines séries (les chemins de croix, les vies de saints), ou certains tableaux (le Christ au Jardin des Oliviers, du Greco). Comme si l’enseignement de la foi et lui seul justifiait la succession narrative dans le grand art.

Mais il est manifeste que l’évolution de la peinture rend ces frontières de plus en plus poreuses. La « grande peinture » emprunte de plus en plus à la bande dessinée, comme on le voit dans les biennales de ces dernières années. Et les plus grands dessinateurs de bédé actuels (Mœbius, Franquin, Schuiten) n’ont-ils pas leurs ancêtres chez Gustave Doré, Grandville et même Fragonard ou Jacques Callot et le Rembrandt de certaines estampes ? Quelle différence ?

La bédé, c’est pour les garçons

Cela relève d’une expérience courante, et reste mal expliqué ; les femmes disent souvent qu’elles ne trouvent pas le bon rythme de lecture, qu’elles dissocient sans doute trop texte et image au lieu de les lire de façon combinée. Mais peut-être ce mode de lecture doit-il être pratiqué dès l’enfance. Ce qui conduit à la seconde piste comme la SF, la bédé est encore largement régie par le modèle épique (épreuves qualifiantes, dangers et défis, explorations aventureuses, monde essentiellement peuplé de personnages masculins) ; et la plupart des éducations, même en ce début du siècle nouveau, ne proposent guère ce modèle qu’aux garçons.

L’élitisme à la Finkielkraut veut maintenir la hiérarchie des œuvres et des genres. On le retrouve dans les euphémismes embarrassés qui parlent de « cultures populaires », « de littératures parallèles », et dressent des barrières autour du « patrimoine culturel » sans s’apercevoir que la partie la plus vivante de la culture est depuis longtemps sortie et vit au dehors, avec les gens du commun qui y prennent innocemment beaucoup de plaisir. C’est mal ? 


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