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« Racontez vos vacances… » - Histoire des écritures de soi à l’école primaire (1882-2002)

Marie-France Bishop, Presses Universitaires de Grenoble, 2010, 220 p.

2 février 2011

La quatrième de couverture annonce que l’ouvrage concerne « Chercheurs et étudiants en science de l’éducation et en histoire. Étudiants préparant les concours de l’enseignement (CAPES et AGREG), formateurs des enseignants » ou encore les « enseignants et (…) étudiants intéressés par l’histoire de l’enseignement du français ».
Curieuse enveloppe, énigmatique communauté d’intérêts... Pour en rester aux francisants, en quoi une « histoire » peut-elle concerner à la fois étudiants, enseignants, ou même formateurs ? En quoi la reconstruction du passé importe-t-elle à ceux qui se sentent voués à vivre dans l’urgence, celle du concours qui se rapproche, celle du paquet de copies à rendre, celle du stage qui va commencer, avec ses exigences concrètes ? Nous révéler les raisons d’être ou les arcanes de l’évolution d’une pratique scolaire : un luxe inutile ?
Mais l’histoire de Marie-France Bishop n’est pas celle d’un chercheur se débattant au milieu de documents poussiéreux. Familière de l’approche historique [1], l’auteure propose une conception de l’écriture de soi comme genre, portant donc en elle-même l’ouverture sur les pratiques sociales des acteurs, sur leur finalité éducative, et cela va jusqu’à leur représentation de l’enfant, de l’élève : de la personne.
Écartons tout risque de malentendu : le genre dont il s’agit ici n’a rien d’une banale reprise de l’acception académique. Synthétisée dans la conclusion de l’ouvrage, la signification précise attachée à ce terme, dérivée de Bakhtine et des travaux subséquents [2], projette un éclairage global sur la portée de l’ouvrage : faire l’histoire d’un genre, c’est faire l’histoire du « dicible » de la communauté qui en est ou en a été porteuse : à chaque étape du parcours, le lecteur est interpelé par la question des enjeux : ne retrouverions-nous pas à tout moment quelque chose du projet historique des enseignants de français ?
C’est donc à nous rendre plus conscients de nos motivations et de la portée de nos démarches que parvient l’historienne du genre « écriture de soi ». Elle tire autant parti des cahiers d’élèves (abondamment cités) que des documents officiels, et c’est leur rencontre qui permet de répondre à diverses questions touchant ce que la communauté des professeurs de français a pu investir, à travers les étapes successives de son histoire, dans « l’expression personnelle » : que voulaient ceux qui ont institutionnalisé la rédaction sous la Troisième République ? Quelle idée se faisaient-ils du « je » enseigné-écrivant ? En quoi cette vision de la personne enseignée a-t-elle été transformée par le « texte libre » replacé dans le contexte socialisant construit par Freinet ? Et par les mouvements d’Éducation Nouvelle ? À l’inverse, quel scripteur ont abouti à former les pratiques rénovées des années 60-90, enfermant l’élève dans un appauvrissant subjectivisme ? L’écriture de soi a-t-elle, et sous quelles formes, résisté ensuite au « choc de l’illettrisme » (p. 148) ? Qu’est-elle devenue face à l’impératif social de la « maitrise de la langue » ? Quel « je » s’est construit à travers la modélisation psycholinguistique des processus rédactionnels ? Ou à travers l’orientation « écrire dans toutes les disciplines » des programmes de 2002 ?
Le lecteur construira ses réponses à travers ce parcours historique aussi clair qu’évitant tout schématisme.
Toute la portée de l’ouvrage s’affirme avec la mise en relation finale, à quelques pages d’intervalle, d’une récapitulation de l’évolution des sujets de rédaction dans les manuels et de l’analyse en termes de contrat des « Paradoxes des écritures de soi ».
La récapitulation fait apparaitre quatre « je » (autobiographique, observateur, d’opinion, fictif), dans un continuum significatif tout au long de l’histoire. L’analyse des paradoxes s’attaque d’emblée à la question du contrat (didactique ou pédagogique) qui évolue en fonction « des différentes conceptions de l’élève comme individu que l’école et la société ont entretenues » (p. 187). Car l’élève résiste à l’écriture de soi, les exemples cités sont probants : « en tant que qui » est-il convoqué ou saisi ? Marie-France Bishop souligne cette ambigüité : « On adresse à l’enfant une demande explicite qui s’appuie sur son vécu propre, mais les attendus implicites concernent essentiellement l’élève dans ses apprentissages linguistiques » (p. 191). Les quatre « je » manifestent le décalage entre la sollicitation de l’enfant, dans une vision spontanéiste, et celle de l’élève, culminant avec le caractère hautement secondaire de l’écriture à quatre identités, notamment dans les écrits « de recherche » (« le sujet exprime, à la première personne, sa pensée en cours d’élaboration », p. 196). Dans cette aporie, l’écriture de soi perd son caractère de genre objectivé. Mais, dans cette conclusion, Marie-France Bishop reste fidèle à l’esprit Bakhtinien de son propos : cette désagrégation de l’« écriture de soi » relève bien de la question des genres et de leur relation avec le dicible du devenir social. En effet, elle illustre les ambigüités et injonctions contradictoires de la conception moderne de l’individu : « D’une part, on attend de lui une attitude réflexive sous forme de biographies intellectuelles, d’autre part il est habité par des aspirations d’intimité et de secret, avec une séparation importante du privé et du public » (p. 198).
Tel serait l’arrière-plan anthropologique de l’attention portée davantage à l’élève-sujet plus qu’à l’objet-texte, caractéristique d’une situation intermédiaire dans laquelle un genre nouveau est peut-être en train d’émerger. La perspective s’élargit donc, écartant les bornes étroites du dilemme construction de l’élève/construction du sujet. On ressort de cette lecture conscient que l’apparition d’un genre nouveau suppose et stimule leur convergence, et alléché par le cheminement paradoxal de cette histoire où, forcément, « les fruits passeront la promesse des fleurs ».

Jean-Paul Bernié
Professeur de Sciences du Langage à l’Université Bordeaux IV (IUFM)



[1Elle a publié en particulier « Une réforme complexe et polémique : la rénovation du français à l’école élémentaire de 1963 à 1972 », Télémaque, n° 34, 2008, pp. 59-72 ; « Les textes officiels en français pour l’école élémentaire de 1945 à 1972 : entre tradition et rénovation », Spirale nº 42, oct. 2008, pp. 7-18 ; « La dimension socioculturelle dans les discours institutionnels de l’enseignement du français à l’école primaire, 1959-1972 », Repères, nº 38, 2008, pp. 29-45.

[2Les travaux cités sont ceux des écoles genevoise (Dolz, Schneuwly) ou bordelaise (Bernié).