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Les portraits du jeudi/vendredi, par Monique Royer

Raconter pour vivre encore

Mentawai Storytellers

1er septembre 2017

C’est une petite île au large de Sumatra dont le nom éveille les rêves d’exotisme. Siberut héberge une civilisation en survivance, un peuple dont la culture se nourrit de la nature, les mentawaï. Partager, faire connaître pour ne pas disparaître, parler soi-même pour mieux raconter, Mentawaï Strorytellers est un projet né d’une belle amitié entre Tahnee Juguin, une jeune française, et Aman Jepri Sakaliou, le mentawaï.


On les nomme les hommes-fleurs pour le soin qu’ils apportent à leur apparence, leurs tatouages, leurs bijoux et les fleurs d’hibiscus glissées dans leurs cheveux, pour le souci à rendre le corps beau afin que l’âme s’y plaise. L’esthétique résume sommairement la recherche de l’harmonie avec la forêt, les êtres vivants, minéraux et végétaux qui l’habitent. Depuis des millénaires, les mentawaï vivent ainsi, dans l’épaisseur de la végétation, dans des maisons communes, les umas, où le clan partage les lieux avec les esprits de la nature, où les sikerei, les chamanes, facilitent le dialogue entre les deux mondes, soignent les vivants par les plantes et veillent à la bienveillance spirituelle. Animistes, ils sont pointés du doigt, perçus comme des sauvages. Chassés de la forêt par la dictature de Soherto, ils ont été parqués dans des villages sans âme, sommés de se vêtir, d’oublier leur langue, leur culture, au nom d’une factice identité indonésienne, dans un pays où les peuples sont multiples.

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Maison mentawai

Aman Jepri Sakaliou raconte qu’alors des Hollandais ont réagi, et que l’intérêt touristique et l’argent que cela pouvait rapporter ont tempéré les ardeurs éradicatrices du dictateur. C’est la fin de la dictature qui sonnera le retour des mentawaïs dans la forêt. Aujourd’hui, ils ne sont toujours pas à l’abri et l’érosion de leur identité se fait insidieuse, revêtant les attraits d’un monde moderne où le confort relatif des villages abrite aussi les écoles pour les enfants. Malgré un classement de l’île par l’Unesco comme réserve de la biosphère, la déforestation est à l’oeuvre.

Consommation, acculturation et solitude des aïeux

Aman Jepri Sakaliou se désole de voir la consommation transformer peu à peu des hommes-fleurs en téléphages emmurés loin de la nature. Il s’attriste de la solitude inédite des aïeux dans la uma, la maison commune désertée par les enfants la semaine pour aller à l’école. Là, ils apprennent en indonésien les savoirs de base, délaissant ceux qui lui semblent essentiels, les apprentissages de la nature, par la nature et par tout ce que les habitants de la uma transmettent dans le quotidien. Les premiers sont pourtant indispensables pour ne pas se laisser déposséder de parcelles dont la propriété ne porte pas traditionnellement de trace écrite. Lui-même vit entre le village et la forêt, distants de deux heures de marche sur des troncs disposés sur le sol rendu boueux par les pluies tropicales. La conciliation des deux univers est ardue mais nécessaire, pour donner une chance à la culture mentawaï de continuer à vivre.

Cette persévérance à survivre au fil des générations a intrigué Tahnee Juguin au point d’entreprendre son premier voyage à Siberut à dix-huit ans. Passionnée par la sauvegarde des cultures autochtones, elle était déjà partie en Guyane en obtenant une bourse pour ce voyage couronné par un prix d’ethnologie. Voyageuse curieuse des peuples de l’ailleurs, elle lit, collecte les informations, suit quelques cours d’ethnologie et de cinéma ethnologique. Mais ce qu’elle préfère, c’est partir à la rencontre, partager le quotidien et raconter.

De la touriste à l’amie

L’envie d’aller à Siberut s’impose lorsqu’elle apprend que des mentawaïs, victimes de la politique d’acculturation, ont décidé de retrouver leur mode de vie traditionnel, que parfois seuls leurs parents avaient connu, de revenir dans la forêt, de construire une uma, et pour certains d’entre eux de suivre la longue initiation pour devenir sikerei. Elle décroche une nouvelle bourse, débarque dans l’île en accompagnant un primatologue, s’installe chez une famille sur la pointe des pieds. Elle raconte les premiers jours quand ses hôtes l’appelaient la touriste, la communication qui petit à petit s’installe jusqu’au moment où elle devient pour eux Tahnee, l’amie.

Aujourd’hui, après huit séjours, elle se sent chez elle, elle a appris le mentawaï. Dans les villages ou dans la forêt, elle est saluée, participe au quotidien, emmène de temps à autre dans son sillage des petits groupes de touristes venus découvrir un ailleurs. Elle partage une petite maison où elle a installé un bureau pour travailler avec ses amis sur un récit de leur vie. Du haut de ses vingt-quatre ans, elle construit patiemment une fenêtre sur un monde différent pour que la soif d’exotisme et l’uniformisation ne glissent dans l’oubli ses particularités, ses richesses. Elle le fait par les mots d’une bande dessinée qu’elle écrit, avec son appareil photo et une caméra.

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Aman Jepri et Tahnee Juquin avec le sikerei Aman Tilou, accompagné de sa fille

Elle associe vite son ami Aman Jepri Sakaliou à ses projets. Elle aimerait faire connaître la culture mentawaï loin de l’image du bon sauvage. Lui a à cœur de montrer aux plus jeunes les bonheurs, les richesses de la vie en forêt, loin de l’image d’une vie dure, exempte de civilisation. D’autres habitants de Siberut, comme le sikerei Téo Lepon se joignent à eux pour donner jour au projet Mentawaï storytellers en 2013. Ils reçoivent le soutien de l’association Rencontres au bout du monde, organisatrice de voyages solidaires et celle du Bruno Manser Fonds qui lutte pour la préservation des forêts tropicales humides.

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Le sikerei Téo Lepon, photographié par Aman Jepri Sakaliou

Parler de leur propre voix

L’objectif est clairement fixé : « apporter les connaissances et les moyens techniques aux Mentawai de s’exprimer eux-mêmes sur les sujets qui les concernent en premier lieu : leur mode de vie, leur identité, les problèmes auxquels il sont confrontés, etc. » Parler par leur propre voix, de leur propre point de vue implique des apprentissages multiples, artistiques et techniques, permet de développer des compétences depuis la scénarisation jusqu’à la prise de vue et au montage. Tahnee Juguin partage son expérience de documentariste. Et lorsque des équipes de télévision ou de radio viennent dans la forêt pour réaliser des documentaires, elles sont sollicitées pour donner des conseils, La jeune française facilite les contacts pour les journalistes. Aman Jepri Sakaliou aussi, il a même témoigné sur son activité de tatoueur dans une série canadienne sur les tatouages dans les civilisations autochtones.

À chaque fois la monnaie d’échange est la connaissance partagée. Le projet se décline en plusieurs types de films pour toucher de façon différente et engranger les savoirs de la culture mentawaï. L’un des scénarios raconte la vie des enfants dans la forêt, tout ce qu’ils y apprennent, le plaisir d’une vie en harmonie avec la nature et d’une autonomie acquise tôt. L’école indonésienne gomme tous ces apprentissages.

Une école au cœur de la forêt

Les deux amis le soulignent, la culture mentawaï, ce n’est pas seulement une langue, des chants, mais une connaissance de l’environnement, de la biodiversité, des plantes, des animaux, un mode de vie où les techniques savent utiliser les ressources sans les épuiser. Aucune école à Siberut ne permet ces apprentissages. Une expérience, financée par l’Unesco, a été menée durant trois ans au cœur de la forêt. Elle a été concluante, mais faute de financement, elle n’a pas été renouvelée. Le pouvoir indonésien ne voit pas d’un bon œil qu’un établissement scolaire spécifique voit le jour et perdure. Alors, la caméra s’impose comme un moyen d’engranger les savoirs et de les transmettre.

Le projet avance doucement. Les réalisations enchantent déjà ceux qui s’y associent. L’action amène un filet d’espoir, puise dans le monde moderne les moyens de ne pas laisser une civilisation disparaître. Aman Jepri Sakaliou raconte son bonheur d’écrire, de filmer, de partager. Il manque encore des moyens pour que l’action soit coordonnée, accompagnée plus fortement, se démultiplie dans les umas dispersées dans la vaste forêt. Et malgré cela, déjà, le projet essaime, crée des liens, offre le pouvoir fondamental de relater sa propre histoire pour ne pas la laisser se perdre dans les fantasmes déformants et l’oubli.

Monique Royer

Le projet Mentawai Storytellers
Le blog de Tahnee Juguin
Un documentaire réalisé par Aman Jepri Sakaliou
Webdocumentaire de RFI sur les mentawai

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Sommaire en ligne
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier