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N°444 - Dossier "Décrocheurs... comment raccrocher ?"

Que peut apprendre l’école des décrocheurs qui raccrochent ?

Par Bernard Gerde et Marie-Cécile Bloch


Il y a peu encore, « l’école pour tous » était une revendication porteuse d’utopie, puis elle devint une conquête sociale, un droit obtenu, une opportunité enthousiasmante pour les hussards de la république et leurs publics bénéficiaires. Aujourd’hui, l’obligation légale a parfois des allures coercitives pour certains élèves rétifs, peu captivés se résignant à être captifs au sein de leurs établissements scolaires.
Jadis, déserter l’école pouvait s’apparenter à une fugue rimbaldienne, à une échappée belle poétisée par Prévert, car un hors-école existait, susceptible d’offrir des chemins buissonniers pour accéder autrement aux savoirs salvateurs. De nos jours, « décrocher » renvoie médiatiquement à l’infamie inquiétante d’une marginalité vouée à tenir les murs de la cité. Les décrocheurs/décrochés, soustraits au contrôle social exercé par l’école, seraient potentiellement dangereux pour l’ordre républicain.
Ce dossier, outil de prise en compte du réel (le décrochage scolaire existe) et de son nécessaire dépassement (le raccrochage est possible) cherchera à maintenir ouvert le champ des questions utiles, toujours préférables aux affirmations péremptoires qui ferment les perspectives.
Nous l’avons conçu comme un outil de sensibilisation, d’information et de réflexion qui pose la problématique du décrocheur/raccroché dans l’espace public. Il s’adresse au public le plus large, celui de la planète éducative mais aussi celui des mouvements associatifs et des acteurs de la politique de la ville, en faisant le pari de prises de conscience, de prises de décisions, de prises d’initiatives susceptibles d’enclencher un changement non négligeable : voir le pouvoir d’impulsion l’emporter sur le pouvoir d’empêchement. Peut-être que le noyau dur du décrochage scolaire, 80 000 jeunes vivant la rupture d’école sans qualification chaque année, cessera d’être présenté comme un destin inéluctable. Peut-être que cette partie de la jeunesse d’aujourd’hui, amputée d’une part symbolique qui marqua toutes les générations précédentes, retrouvera ce que le poète a appelé : l’âge des possibles.
Sans être partisan - simplement en donnant à voir et à penser, en offrant des fragments de vécus - ce dossier prend position, refusant de laisser croire qu’au-delà des centres fermés et des classes relais, Rien ne se cherche, Rien ne se trouve, Rien ne se fait pour les floués de l’offre scolaire traditionnelle.
Opiniâtrement et à leur échelle, des collèges, des lycées, à Grenoble, à Paris, à Bordeaux et ailleurs, tentent quotidiennement de contrarier une tendance ancrée de l’école de la république : rester le lieu de la reproduction sociale. Les acteurs qui s’expriment ici le font au titre de leurs spécificités institutionnelles et structurelles : le collège lycée élitaire pour tous de Grenoble (CLEPT), le microlycée de Sénart (MLS), le lycée intégral de Lurçat à Paris, la classe nouvel élan du LP de Largentière, le collège Clisthène de Bordeaux. Ils le font également au titre de leurs diversités, de leurs complémentarités mais aussi et surtout de leurs convergences. Il en est une sur laquelle nous voulons insister : ce sont dans tous les cas des institutions de l’école publique, attestant ainsi que les recours qu’ils constituent ne se déclinent pas dans des lieux refuges, dans des nids, dans des espaces privatifs. Tous témoignent d’une double rupture : celle de l’élève avec l’école traditionnelle et celles des équipes avec l’orthodoxie scolaire classique. Ils n’ont pas vocation à être des « bulles » en apesanteur, coupées de leur environnement, et nombre d’entre eux ont un cahier des charges ministériel d’établissement alternatif qui leur demande d’essaimer leurs « trous d’air » en espérant qu’ils permettent à l’ensemble du système de mieux respirer. Leurs fonctionnements, leurs résultats attestent qu’il existe des alternatives au couplage funeste de l’école normative et des filières ségrégatives.
Un premier ensemble de contributions a pour vocation de dessiner qui sont ceux qui décrochent et pourquoi, qui sont ceux qui raccrochent et dans quel contexte. Le décrochage scolaire est un analyseur du fonctionnement ordinaire de l’école, mais il est aussi un symptôme qui parle de la précarité économique, des difficultés culturelles d’intégration, des faux-semblants de l’égalité des chances, d’un certain état du vivre ensemble.
Un deuxième ensemble met l’accent sur un élément central de la problématique du raccrochage : le fait que tout élève est d’abord une personne. Les décrochés ont en commun de s’être perçus comme des laissés pour compte de l’école traditionnelle qui - faute de savoir faire avec eux - a choisi de faire sans. Les décrocheurs comptent dans leurs rangs un nombre non négligeable de jeunes qui, ne pouvant plus souffrir l’école, se comportent comme des élèves en souffrance et attendent qu’on les réclame tel un colis en souffrance mais n’en ont pas fini avec leur désir d’école inassouvi.
Au sein de l’institution scolaire comme ailleurs, incompréhensions, oublis, erreurs se nourrissent d’une cause non négligeable : la tentation de ne pas savoir. Eh bien, ce dossier cherchera à savoir comment se tisse un retour au savoir.
Un troisième ensemble cherche à illustrer concrètement comment les différents dispositifs de raccrochage fondent nombre de démarches à partir du désir et du plaisir. Regard sur l’apprendre tel qu’il tente de se décliner quand on ne confond plus « to teach » et « to learn [1] ». Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’enjeu de la réussite scolaire et son corollaire social fort, c’est aussi (surtout ?) l’expérience fondatrice de jeunes confrontés à l’ « eurêka » qui ponctue une découverte enthousiasmante, à l’horizon qui s’élargit, au savoir émancipateur qui élève et à la dignité nouvelle qui en découle.

Bernard Gerde, professeur de lettres au Clept, et Marie-Cécile Bloch, professeur de SVT au Clept.
Association La Bouture.


[1Ces deux termes anglais peuvent se traduire par « apprendre » mais dans le sens de « enseigner » pour le premier, et de « acquérir un savoir » pour le second.