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Recension parue dans le N° 421 de février 2004

Quand les enseignants jugent leurs élèves

Pascal Pansu et Pascal Bressoux, PUF.

17 février 2004


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Les pratiques d’évaluation ont fait l’objet de nombreux travaux, et continuent à préoccuper fortement tant les chercheurs que les enseignants, les parents et... les élèves. Mais si l’on sait bien, aujourd’hui, quels sont les mécanismes et les fonctions de l’acte évaluatif, on sait moins comment le jugement scolaire se construit, et quels effets il produit exactement sur les élèves. C’est à cette double question que se sont attachés Pascal Bressoux et Pascal Pansu dans cet ouvrage très bien conçu, très clair et très intéressant, dont le propos est, entre autres, de montrer que la valeur scolaire « repose aussi sur des éléments qui débordent largement le cadre scolaire » (p. 159).
Cet ouvrage s’adresse à un double public. Les étudiants et les chercheurs en sciences de l’éducation y verront comment on peut conduire de rigoureuses recherches « écologiques » (dans le milieu naturel de la classe), et analyser finement les résultats produits par la mise en œuvre de « modèles » statistiquement adéquats. Les enseignants et les parents y trouveront des éléments précieux pour mieux appréhender, estimer (au sens de l’« évaluation estimative » selon Ardoino et Berger), et comprendre, le poids du regard du maître et la force des effets d’un jugement venant toucher « l’enfant, et pas seulement l’élève » (p. 162).
Certes, la première partie de l’ouvrage instruit moins, finalement, sur la construction ou l’élaboration proprement dites du jugement scolaire que sur la façon dont il est « influencé » par un certain nombre de facteurs. Et la seconde partie décrit moins la construction proprement dite du sentiment de compétence scolaire que le rôle des facteurs qui « affectent » la perception de cette compétence. Mais cela est déjà essentiel. Car le jugement scolaire est un jugement social qui prend en compte des facteurs autres que les seules performances scolaires. Il est sensible à certaines caractéristiques individuelles et sociales de ceux qu’il juge. Il remplit des fonctions sociales. Les études présentées montrent en effet que le jugement scolaire que formule l’enseignant traduit, de façon mesurable, le jeu d’un certain nombre de facteurs. Les performances objectives des élèves, comme cela paraîtra normal s’agissant d’un jugement chargé de dire la « valeur » scolaire. Mais aussi l’origine sociale (les enfants de cadres supérieurs sont mieux jugés) ; le genre (les garçons sont privilégiés en mathématiques) ; le retard scolaire (avec effet d’étiquetage négatif) ; le niveau de la classe (on est plus sévère quand la classe est forte) ; et enfin, et surtout, la norme d’internalité (les élèves « internes » sont toujours mieux jugés que les élèves « externes »). De ce point de vue, la « clairvoyance normative » (se montrer interne pour se faire bien voir) est une véritable « habileté sociale » (p. 79).
S’agissant des effets du jugement scolaire, les auteurs, après avoir établi que les élèves font l’objet d’un traitement pédagogique « différencié » selon qu’ils sont forts ou faibles, identifient, d’une part, cinq facteurs affectant l’estime de soi scolaire. Le niveau de performance ; le genre (les garçons se perçoivent plus compétents !) ; le retard scolaire ; le contexte de classe (le sentiment de compétence diminue quand augmente le niveau moyen de la classe) ; et, enfin, le jugement scolaire : plus il est élevé, meilleure est l’estime de soi scolaire. D’autre part, ces études font apparaître que le jugement de l’enseignant, par effet de halo, « se diffuse aussi sur d’autres dimensions de la perception de soi » (p. 153).
Ce travail, au-delà de l’intérêt intrinsèque des analyses conduites, a un triple mérite. Il fait judicieusement le point sur les questions de norme d’internalité et de perception de soi. Il propose un nouveau regard, vivifié par la recherche, sur l’effet Pygmalion. Il devrait, enfin, inciter les enseignants/évaluateurs à être prudents dans leurs jugements : car ils tranchent aussi, qu’ils le veuillent ou non, de la valeur de la personne.
On ne peut qu’encourager ceux qui voudraient en savoir plus, par exemple, sur l’effet « mare aux grenouilles », ou comprendre par quels mécanismes le jugement scolaire peut donner plus de chance à « Léo » de devenir énarque, à lire cet ouvrage particulièrement bienvenu.

Charles Hadji


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