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L’actualité éducative du N°464 de juin 2008

Quand l’accompagnement scolaire interroge l’école

Par Jacques Bernardin

Bravo au GFEN qui a su rassembler 250 participants d’horizons divers (enseignants, accompagnateurs, cadres associatifs, élus, parents) à l’IUT de Saint-Denis
les 5 et 6 avril dernier pour deux jours d’échanges et de débats sur la question si importante aujourd’hui de l’accompagnement scolaire dans et hors de l’école.
Il a même fallu refuser du monde pour des raisons de locaux ! Les Cahiers pédagogiques étaient représentés par Jean-Michel Zakhartchouk qui a animé
un atelier sur « une autre façon d’aborder les devoirs du soir » et a participé à une table ronde dynamique et animée avec d’autres mouvements et associations.
Des actes sont prévus ; la réflexion se prolongera certainement (pour notre part avec le futur dossier des Cahiers : « As-tu fait tes devoirs ? »). Jacques Bernardin, président du GFEN, nous propose ici un bilan de ces deux jours de réflexion.

Le succès de ces Rencontres nationales du GFEN montre que l’extension de l’accompagnement hors comme dans l’école soulève des questions essentielles pour tous les acteurs de l’école :
- Doute institutionnel quant à la place et au rôle de chacun. Le chevauchement des prérogatives risque de parasiter l’effet des actions respectives ; l’institutionnalisation de l’accompagnement peut renforcer la tendance à la délégation éducative des parents et défausser les enseignants de leur responsabilité face aux difficultés scolaires ;
- Doute pédagogique sur les effets réels de l’accompagnement. Les recherches en font un constat très mitigé, les accompagnateurs s’aperçoivent que leur bonne volonté n’y suffit pas et les enseignants déplorent le faible transfert de leurs actions de soutien...
Belle occasion de creuser la thématique de l’aide, sous-jacente à tout accompagnement, au moment même où la puissance publique le désigne comme voie royale pour réduire les difficultés scolaires. La seule aide efficace étant celle qui crée les conditions de sa disparition, où agir ? Quels pourraient être les critères d’un accompagnement « réussi » ?
- La pertinence. Faute d’analyse de la nature des difficultés, l’action peut être aveuglée par ce qui n’est que symptôme. Pourquoi ces erreurs persistantes ? Malentendus sur ce qu’il fallait comprendre du contenu ? Opacité des attendus du travail du soir ? Méprise quant au sens de ce qui est demandé ? Inadéquation des moyens mis en œuvre ? Stratégies de contournement signant le manque de confiance en ses capacités ?
- L’ambition intellectuelle. Restaurer l’envie d’apprendre, stimuler les potentialités, transformer l’image dégradée de soi, tout cela nécessite des activités audacieuses : défis cognitifs à relever ; confrontation aux œuvres culturelles ; découverte de ses capacités d’expression, de création, de ses pouvoirs d’agir.
- Le souci de clarté cognitive. Interrogation préalable sur le but, définition du cadre : les amonts de l’activité conditionnent l’implication et les moyens déployés. À terme, le retour réflexif permet la ressaisie distanciée des impasses et du cheminement, la mise à jour des méthodes et outils transférables : moment du « repentir intellectuel » (Bachelard), de la « prise de conscience » (Piaget, Wallon). Car il s’agit moins de réussir que de comprendre, de saisir l’enjeu des tâches au-delà de leur effectuation.
- L’ouverture culturelle. Trop étroitement « technicisé », l’accompagnement pourrait s’assécher, louperait un des moteurs de l’investissement : l’ouverture au monde. Source de curiosité et de légitimation des apprentissages, les activités culturelles et artistiques déplacent les façons de voir, sollicitent l’imagination et la créativité, amènent à découvrir d’autres facettes de soi et une vision plurielle du monde. Qu’elles sollicitent l’identification ou se présentent avec une radicale étrangeté, les œuvres mettent « hors de soi », renouvellent l’expérience du monde, affranchissent des horizons bornés.

Au-delà du premier mouvement nous amenant à le penser « naturellement bon », l’accompagnement (éducatif ou à la scolarité) est source de paradoxes, qui ont été pointés par les différents mouvements pédagogiques et d’éducation populaire impliqués. L’aide peut accroître la dépendance alors même qu’elle vise l’autonomie. Cela vaut pour les élèves qui, plus fortement aidés, sollicitent toujours davantage d’appui et n’osent plus se lancer seuls. Cela vaut pour les parents qui, se sentant secondés dans des tâches où ils s’estiment incompétents, délèguent volontiers leurs prérogatives en matière de suivi.
En outre, on ne peut manquer de s’interroger sur le rôle et la place de l’accompagnement dans l’ensemble de la politique éducative dès lors qu’au-delà de l’appui aux devoirs du soir, on lui assigne la mission d’enrayer l’échec. Externaliser les difficultés soulage l’école de la nécessité de se transformer. L’accompagnement pourrait ainsi servir de prétexte pour ne rien toucher aux pratiques ordinaires. Par ailleurs, promettre le culturel après la classe alors même qu’on diminue les horaires en priorisant les apprentissages « instrumentaux » pourrait amener à évacuer la culture de l’ordinaire scolaire.
Conçu pour « aider » l’école, l’accompagnement en interroge en retour les limites. Il y a bien nécessité de resituer la place de l’école, d’interroger les implicites sources de malentendus et d’échecs, mais aussi - parce que l’époque l’exige - de repenser la place des différents acteurs. On ne saurait relancer le processus de démocratisation et mieux former à la citoyenneté sans associer les parents et les autres partenaires : élaborer un nouveau projet éducatif en somme...

Jacques Bernardin, Président du GFEN.