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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Quand Kery James rencontre Pierre Bourdieu

Rencontre avec Jérémie Fontanieu

9 janvier 2014

Jérémie Fontanieu enseigne les sciences économiques et sociales au lycée Eugène Delacroix de Drancy. La banlieue est un choix pour ce jeune professeur amateur de hip hop. Loin d’une fatalité sociale, il mise sur la construction d’un triangle vertueux avec les élèves et leurs parents pour redonner de l’énergie à un ascenseur social souvent défectueux dans les quartiers défavorisés. Quelle méthode, quels mots employer pour que l’école redevienne une voie d’épanouissement social et professionnel ? Rencontre avec un enseignant à contre courant des idées reçues.


Après des études à Sciences Po Lille, Jérémie Fontanieu se dirige vers l’enseignement et passe l’agrégation de sciences économiques sociales. A vrai dire, cette orientation ne correspond pas à une vocation mais plutôt à la voie qui lui semble la plus appropriée pour financer la poursuite de ses études vers un troisième cycle puis une thèse en philosophie morale. Le goût d’enseigner est venu pourtant rapidement et ce métier, après trois ans d’exercice, le ravit plus qu’il ne l’envisageait. A Gagny puis à Drancy, il observe et vit ce qu’il a découvert en sons et en mots dans les ouvrages de sociologie et dans les titres de rap : la mise en œuvre parfois violente d’une reproduction sociale où le sens de l’école se réduit à une approche consumériste. Ce constat amer appelle une réponse au-delà des évidences, dans la certitude que les clés de la réussite existent pour peu que leur accès soit défriché.

Jérémie Fontanieu est profondément persuadé que le baccalauréat est accessible mais même si en cours, l’attention de la grande majorité des élèves est réelle, le manque de travail est flagrant. Pour ceux qui sont en difficulté, l’échec est alors assuré. Loin de se résigner à faire avec, l’enseignant décide rapidement de s’atteler à redonner le goût du travail à ses élèves. «  L’école ne vous doit rien  » aime-t-il à leur répéter. Le savoir se conquiert, s’apprivoise.

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À l’Unesco, lors de l’université de la Terre. Rencontre avec le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, avril 2013. ©DR

Alors, après avoir constaté les effets d’une pression continue, il passe lors de sa deuxième année à un système très cadré. Après les vacances de la Toussaint, des interrogations sous forme de QCM sont mises en place tous les lundis. En deçà d’un résultat de 14 bonnes réponses sur 20, les parents sont prévenus du manque de travail de leur fils ou leur fille. Les réactions dans un premier temps sont plutôt hostiles. Les deux tiers des lycéens obtiennent un score faible. L’enseignant commence à appeler les parents comme prévu. «  Je n’en menais pas large car je doutais de ma légitimité en tant que jeune enseignant  ». L’accueil reçu est au-delà de ses espérances, montrant de la part de la grande majorité des parents un souhait d’être plus impliqués dans la scolarité de leurs enfants.
L’expérience se poursuit. Les SMS ont remplacé les appels téléphoniques pour communiquer les résultats bons comme mauvais. La régularité des QCM contraint les lycéens à travailler leurs cours, une contrainte vécue désormais comme un fil conducteur pour l’apprentissage des notions.

Derrière l’exigence, se cache la confiance dans les capacités des élèves à réussir. Lycéens comme parents le sentent et cela agit comme une motivation supplémentaire. Jérémie Fontanieu aime citer le rappeur Kery James. «  Ça sert à construire un avenir. Nourrir l’espoir qu’on peut peut-être obtenir. Ce que nos parents n’ont pu avoir  » dit-il à propos de l’école dans «  L’impasse  ». L’enseignant puise aussi nombre de ses idées dans les ouvrages de sociologie de l’école étudiés pendant son agrégation.
Le rôle des parents est une pierre angulaire dans la réussite scolaire. «  Certains me remercient lorsque je les appelle parce qu’ils apprécient d’être informés et voient leurs enfants progresser mais je leur dis à chaque fois que sans eux, je ne pourrais pas réussir  ». Ses élèves lui ont avoué avoir préparé une pétition au début de la mise en place des QCM pour protester contre ses méthodes. L’idée a vite été abandonnée au vu des progrès réalisés en travaillant plus régulièrement. L’exigence ne s’arrête pas à l’implication, elle s’applique aussi au savoirêtre. «  Dans le bus qui m’amène au lycée, j’entends des “ je m’en bats les couilles” et autres formules, mes élèves peuvent parler ainsi et c’est insupportable en classe  ».

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La TeamTes2 dans les jardins du ministère de la Justice, lors des journées du Patrimoine, septembre 2013. ©DR

«  La violence verbale des élèves, dans la rue, les couloirs et même la classe, est le symptôme d’un rapport au monde et aux autres particulièrement brutal et irrespectueux, et qui m’indigne  ». Elle induit un langage qui ferme les portes, renforce les clichés sur ce qu’est un jeune de banlieue. Alors l’enseignant impose des règles strictes et sanctionne tout écart, toute remarque sexiste, tout vocabulaire déplacé. Les cours commencent strictement à l’heure dite.
Cette rigueur qui peut sembler extrême s’inscrit dans une approche où le collectif tient une place de choix. Cette année, professeur principal de terminale ES, il a organisé un weekend d’intégration avec un jour consacré aux Journées du Patrimoine avec la visite du Louvre et du ministère de la Justice et le second passé à la Fête de l’Humanité.
Les élèves ont assisté à des débats sur la presse avec Edwy Plenel et sur l’économie avec Emmanuel Todd et Thomas Piketty. Ils ont aussi vu le spectacle de Jamel Debbouze. A l’issue des deux jours, la classe a réalisé un magazine qui raconte leur weekend d’intégration et explore les thèmes visités. «  Le plaisir de retrouver les camarades pour se donner de la motivation  », l’objectif de cohésion visé par le weekend se vit aussi au quotidien avec une page facebook et une balise twitter : #TeamTes2.

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La TeamTes2 à la fête de l’Humanité, 2013. ©DR

Jérémie Fontanieu applique à sa classe de banlieue les principes observés dans une classe de grande école avec en particulier un nom de promotion.
Le mode collectif aussi se vit au sein de l’équipe pédagogique. L’initiative s’étoffe avec des collègues qui mettent leur propre pierre à l’édifice et mutualisent informations et projets. «  Je pense que l’on peut obtenir 100 % de réussite au bac cette année et ce résultat aura valeur d’exemple  ». Certains élèves se préparent à une entrée à sciences-po ; d’autres visent une classe préparatoire. La confiance et la rigueur produisent leur effet mais l’enseignant voit plus loin pour répondre à la nécessité de ne pas «  reléguer les banlieues dans l’échec  ». Il croit encore et toujours dans l’école républicaine, démocratique, celle qui permet de sortir de son ghetto, quel qu’il soit. Pour convaincre ses élèves, il emprunte parfois la voix de sa culture hip hop. «  J’apprécie beaucoup la culture hip-hop, depuis longtemps, et je voulais travailler “sur le terrain”, dans les banlieues qui alimentaient chez moi des fantasmes  ». «  Le hip hop a une dimension sociologique intéressante  » remarque Jérémie Fontanieu. En France, des raps violents de Kaaris et Booba aux punchlines en forme de prise de conscience de Kery James, il livre une photographie de ce qu’est la banlieue.

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Le mot laissé sur le livre d’or du ministère. ©DR

«  On sera toujours des mendiants aux portes de leur monde Tant qu’on croira que le respect se quémande Le respect s’impose et la lutte est économique  » clame ce dernier dans «  Constat Amer  ». Briser ce constat, Jérémie Fontanieu y croit et aujourd’hui il aimerait que son expérience soit diffusée, partagée, enrichie d’autres initiatives. Avec sa classe, il espère à la fois rencontrer Kery James et des chercheurs qui viendraient voir, témoigner et épauler cette école de la réussite basée sur la certitude que chacun peut réussir en refusant de suivre les chemins que la fatalité auraient tracés.

Monique Royer
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