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Réforme du baccalauréat

Propositions pour sauver l’écriture littéraire au lycée

Françoise Cahen

9 mars 2018

Le ministre de l’Éducation nationale envisagerait la disparition de l’écriture d’invention au baccalauréat de français, au profit de deux dissertations. Une proposition qui ne va pas sans inquiéter nombre d’enseignants de Lettres. Voici les pistes proposées par l’une d’entre eux pour améliorer l’épreuve d’écriture d’invention plutôt que la supprimer.


À l’heure où l’on critique le manque de créativité des élèves français, est-on bien sûr qu’il faille supprimer le travail sur l’écriture d’invention ? Nous nous replierions vers des formes d’écriture très académiques et franco-françaises, puisque les codes rigides de la dissertation et du commentaire n’existent pas dans les autres pays. Le fait de supprimer cet exercice risque d’avoir un gros impact sur la pédagogie du français au lycée dans son ensemble : on sait bien que si un type d’écriture n’est pas à l’examen, il risque de disparaître des pratiques de classe, les tensions liées à la préparation du baccalauréat étant très grandes. Or, nous sommes un certain nombre de professeurs à mener des projets d’écriture créatives ambitieux au lycée, qui, loin de faire sombrer nos élèves dans des abysses de médiocrité, sont à la fois stimulants, exigeants et formateurs, tout en associant l’écriture et la lecture au plaisir de l’invention.

Plutôt que d’épiloguer en regrettant les choix annoncés, j’aimerais proposer ici quelques pistes qui permettraient d’améliorer le devoir d’invention tel qu’il était pratiqué jusqu’à présent au baccalauréat.

Du sujet d’invention à l’écriture littéraire

Le sujet d’invention serait un sujet de repli pour les « mauvais élèves » qui croient pouvoir écrire n’importe quoi, au nom de cette appellation qui semble faire l’éloge de l’imagination la plus débridée, sans entraves, par rapport aux autres types de sujets réputés plus difficiles. Pourquoi ne pas changer l’expression qui désigne cet exercice ? Le renommer « écriture littéraire » serait une façon d’insister sur son sérieux et son exigence. D’autre part, il faut se demander si le fait de retirer ce qui semblait une planche de salut pour les élèves les plus faibles est un argument tout à fait recevable : allons-nous pour autant supprimer les élèves en difficulté parce que nous allons supprimer cette épreuve ?

Le sujet d’invention serait difficile à préparer car nous ne pourrions pas assez anticiper sa forme potentielle, dont les variables sont trop nombreuses pour être préparées sérieusement en classe : lettre, discours, dialogue théâtral, poème, article, éditorial, suite de texte, etc. Pourquoi ne pas orienter davantage cet exercice vers le pastiche ? Il y aurait alors une méthode à enseigner, moins aléatoire : le pastiche part du repérage de procédés d’écriture pour les reprendre. Cet exercice n’est pas forcément si difficile, ses procédés sont rationnels, et cela aurait l’avantage de réconcilier les partisans de l’exigence et ceux de la créativité, car il s’agit aussi d’un jeu avec les textes. L’autre solution serait de limiter le sujet d’invention à une seule forme, par exemple celle du discours : c’est ce que les premiers bacheliers, dans les années 1880, devaient faire dans leur composition française. Et l’on pourrait entraîner les élèves à partir de grands textes maniant l’art de l’éloquence.

Le sujet d’invention est également souvent présenté comme étant plus difficile à évaluer, car les critères relevant de l’esthétique et du sensible seraient plus subjectifs que ceux permettant d’évaluer une dissertation réussie. Parfois je m’interroge sur le fait qu’on devrait supprimer un devoir sous prétexte qu’il est inconfortable pour les enseignants – alors qu’il convient tout à fait aux élèves !

Toutefois, il est évident que les professeurs seraient plus à l’aise avec le devoir d’invention ou l’une de ses variantes, si ce type d’écriture avait été davantage expérimenté dans leur propre cursus universitaire. Pourquoi ne pas développer la formation des enseignants à ces formes d’écriture ? À l’Université, des masters d’écriture créative se développent, comme le Master Création littéraire à Paris 8, au Havre ou à Lyon 2, le Master Métiers de l’écriture et de la création littéraire à Cergy. Le modèle anglo-saxon de creative writing provoquerait-il des allergies dans le secondaire alors même que l’Université commence à l’intégrer ?

Quelles compétences développer et évaluer ?

De toute manière, le statut de l’écrit d’invention est déjà bien menacé, au profit de la dissertation. Mais ces deux sujets de dissertation annoncés sont redondants dans les compétences évaluées et beaucoup de nos élèves ont des références littéraires fragiles pour réussir l’exercice. Au moins, ne pourrions-nous pas proposer un seul sujet de dissertation et un autre sujet d’argumentation plus libre, du type « essai », comme dans les autres pays européens ? L’avantage de cette forme moins scolaire, plus naturelle, qui ne bannit pas toute structure, est de ressembler davantage aux formes d’écriture journalistiques.

Il nous reste enfin la piste de l’oral du bac français, à propos duquel nous n’avons officiellement encore aucun indice précis. Les collègues s’entendent tous pour dénoncer les désagréments de l’épreuve actuelle, qui consiste à « empiler » les explications au fil de l’année, et souvent à réciter des fiches au moment de l’épreuve, ce que les élèves sérieux mais fragiles trouvent plus sécurisant que le fait de répondre vraiment à la problématique proposée par l’examinateur.

Il semble logique que nous changions le modèle de l’épreuve. Une piste parfois proposée est la lecture analytique improvisée sur un texte inconnu : c’est assez difficile, et cela conduit en outre les élèves à penser que ce qu’on fait avec eux en classe toute l’année ne sera pas utile, puisqu’ils tomberont sur autre chose le jour du bac. En revanche, le fait de présenter à l’examinateur des travaux conduits en classe dans l’année, autour de différents thèmes littéraires (sans supprimer la partie « entretien » de l’oral) pourrait être une piste excellente. Ces travaux pourraient combiner florilèges de textes commentés, recherches documentaires et création littéraire : leur présentation serait une propédeutique au grand oral de terminale, comme le conseille l’AFEF, et cela permettrait aux professeurs partisans des projets créatifs de donner encore une place de choix à ceux-ci dans leur pédagogie.

Françoise Cahen
Enseignante de lettres au lycée d’Alfortville (Val-de-Marne)


Exemples de projets d’écriture créative au lycée :
Le Britannicus Blog : ces « manigances tragiques » menées par deux classes de seconde ont vu le jour au lycée Charlie Chaplin de Décines-Charpieu (69) : les élèves ont inventé les « journaux extimes » des personnages de Britannicus.

le blog « i-voix » :Le travail créatif mené par les élèves de Jean-Michel Le Baut depuis des années conjugue écritures poétiques, réécritures numériques de romans, une forme d’appropriation de la littérature par les lycéen.ne.s extrêmement stimulante.

Horace Bianchon : dix classes de lycées de la région lyonnaise ont enquêté sur ce personnage récurrent de la Comédie humaine, médecin, à travers les œuvres de la fresque de Balzac : Horace Bianchon n’avait pas « son » roman, et les élèves ont réparé ce manque.

Les vraies-fausses archives de Voyage au bout de la nuit en première L.

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