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Bloc notes de la semaine du 7 au 13 octobre 2013

Programmes – Tragédie de Racine – Les rythmes et les médias (suite) -


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L’actualité éducative de la semaine reste très riche. Après la question des “rythmes” (sur lesquels nous reviendrons), Vincent Peillon ouvre un nouveau front avec la mise en place du Conseil Supérieur des Programmes. Dans une semaine marquée par des sondages très favorables au FN, la presse s’intéresse aussi aux tentatives de séduction de ce parti en direction des enseignants.

Les programmes au programme
Le Conseil Supérieur des Programmes (CSP) était une des instances prévues dans la loi de refondation de l’École. Vincent Peillon, dès sa prise de fonction, a répété qu’il fallait plus de clarté et de rigueur dans la construction des programmes. L’exemple ultime étant les programmes du primaire de 2008 concoctés dans le secret des officines et dont on sait pas vraiment qui en sont les auteurs. L’enjeu était donc de lever les ambigüités et de permettre une évolution des contenus qui aille dans le sens d’une réduction des inégalités. Au passage, l’attente de cette instance a servi de prétexte à certains pour critiquer le ministre. On lui reprochait de ne pas avoir tout de suite annulé et remplacé les fameux programmes de 2008. Mais dans ce cas, on lui aurait alors demandé de faire ce qu’il reprochait à ses prédécesseurs. Comment souhaiter une rigueur des procédures de confection des programmes quand on commence par faire l’inverse ? Le ministre le redit dans une interview au journal Le Parisien Question : Pourquoi créer un Conseil supérieur des programmes ? “ Pour définir ce que les élèves doivent savoir au XXIe siècle. Afin que les programmes soient légitimes, il faut que l’on puisse comprendre comment ils sont faits. Le CSP les élaborera dans la transparence en associant des compétences universitaires, des professionnels de terrain, des spécialistes, la représentation nationale et celle de la société civile.
La constitution du CSP a donc été annoncée vendredi. Depuis plusieurs jours, des rumeurs circulaient. Parmi celles-ci, figurait le nom de Laurence Parisot, ancienne présidente du Medef. Info ou intox ? Quoi qu’il en soit, son nom (une provocation pour toute une partie du monde enseignant) ne figure pas dans la liste finale. Celle-ci est constituée de 10 personnalités qualifiées nommées par le ministre, trois députés, trois sénateurs et deux représentants du Conseil économique social et environnemental. On pourra lire dans le Bulletin Officiel de l’Éducation Nationale l’arrêté de nomination et dans le dossier de presse sur le site du M.E.N. une présentation plus complète de ses membres et la lettre de mission du CSP et celle de son président, Alain Boissinot. Sur son blog d’ÉducPros Claude Lelièvre nous apprend que ce conseil de 18 membres avec une stricte parité ( 9 femmes et 9 hommes ) comporte une grande majorité d’enseignants puisque seules deux personnes n’ont pas exercé cette profession. Parmi les 13 enseignants ou enseignants-chercheurs, on ne compte que deux instituteurs (à l’origine) .Les autres sont pour l’essentiel des enseignants chercheurs ou des professeurs agrégés. Beaucoup d’entre eux ont été impliqués à des degrés divers dans la concertation pour la refondation de l’École durant l’été 2012.
Le CRAP-Cahiers Pédagogiques lorsqu’il avait été consulté et auditionné à l’assemblée nationale et au Sénat au moment de la préparation de la loi, avait proposé que 5 des 10 membres nommés par le ministre soient issus des différents niveaux d’enseignement (maternelle, primaire, collège, lycée général, enseigt pro, université). Nous n’avons pas été entendus sur ce point (comme sur bien d’autres). Mais ce n’est pas une raison pour jeter la suspicion sur les membres de ce CSP qui sont de bons connaisseurs du système éducatif.
Sur cette critique qui ne manquera pas d’apparaître sur l’origine des personnalités qualifiées, il faut rappeler que leur mission n’est pas de fabriquer eux-mêmes les programmes mais de définir des orientations générales et une charte présidant à leur élaboration. Ils nommeront ensuite des groupes d’experts pour chacun des programmes en question. Comme premier chantier, le CSP aura pour mission de « redéfinir les missions de l’école maternelle » et « la mise en application est prévue pour la rentrée de l’année scolaire 2014-2015 », a annoncé le ministère peu avant l’installation de cette nouvelle instance. Au-delà, le CSP révisera les programmes de l’élémentaire au collège, puis du lycée.
Puisque la mission du CSP est aussi de définir une “charte” des programmes, peut-être pourrait-on leur suggérer de mettre ceux-ci au régime ? Car les programmes "à la française" sont effectivement très lourds et très procéduriers (comme si on ne faisait pas confiance aux enseignants). On est encore dans le fantasme de la 3ème République où le ministre de l’éducation pouvait se vanter de savoir ce que faisaient tous les élèves de France à la même heure. Aujourd’hui, ça a pris une autre forme mais ce fantasme est toujours présent à travers les procédures (le LPC et toutes les usines à case) et les instructions officielles que produisent les hiérarchies intermédiaires (inspecteurs, directeurs…) pour se convaincre d’exister. Toutefois on ne peut pas faire l’économie d’un énoncé des objectifs de la Nation pour sa jeunesse. Un souvenir personnel. Je me rappelle encore de ma stupeur quand on m’a présenté l’ensemble des programmes de tous les niveaux de la scolarité obligatoire en Nouvelle Zélande. Ca tenait en une mince brochure ! Cette brochure définissait les finalités, des grandes orientations mais c’était ensuite aux enseignants de mettre cela en oeuvre collectivement dans leurs établissements. Ça s’appelle une logique curriculaire, une logique centrée sur ce que les élèves apprennent et non sur ce que les enseignants souhaitent transmettre. Utopie ? Peut-être. Mais face à l’aggravation des inégalités au sein de l’École, il faut peut-être cela pour avancer plutôt que de se contenter de l’empilement et de l’aménagement d’une tuyauterie (les programmes actuels) très ancienne et qui fuit de partout…
Pour compléter la réflexion sur les programmes, on pourra aller lire deux prises de position. L’une du collectif CORPUS qui souhaite une véritable refondation des programmes scolaires et l’autre du collectif “Socle commun, promesse démocratique” (CRAP-Cahiers Pédagogiques, Education et Devenir, SE-Unsa et Sgen-CFDT). Des positions qui ne sont pas incompatibles et qui témoignent l’une comme l’autre d’une volonté de travailler de manière constructive à une refonte des contenus enseignés.

Tragédie de Racine
Le FN drague les enseignants. Ce samedi 12 ocotobre se tenait la conférence de presse du Collectif "Racine”, un club d’une quarantaine d’« enseignants patriotes » qui vise à « redresser » l’école. Un article du Figaro nous apprend que la plupart des membres de ce collectif sont issus de la gauche chevènementiste et reprennent la vieille rengaine nostalgique d’une école d’autrefois. Une école qui ne croit ni à l’intégration ni à l’éducabilité de tous. Une école où les apprentissages reposent sur la parole incontestée du maître. Une école qui exclut et sélectionne très tôt et naturalise et individualise la difficulté scolaire.
On peut se dire cependant qu’on fait quand même beaucoup de bruit pour une quarantaine de professeurs. N’y a t-il pas un effet de loupe ? Le FN va-t-il attirer de nouveaux électeurs ? La question est complexe. Les enseignants ne sont pas hors de la société et ceux-ci peuvent être tentés par ce vote extrême. Même si la majorité des enseignants reste un électorat de la gauche. Mais il faut, là aussi, se méfier du décalage entre les discours et les actes. Le problème c’est que bien des enseignants peuvent déclarer qu’ils ne partagent aucune des valeurs du Front National. Mais qu’en est-il des pratiques qui ne sont rien d’autre que des valeurs en action ? On peut très bien avoir, malheureusement, des enseignants avec des discours « de gauche » qui auront des comportements très autoritaristes et méprisants en classe, considèreront que “le collège unique, ça va bien cinq minutes mais que si on pouvait se débarrasser des gêneurs le plus tôt possible ce serait mieux” et qui déclarent en conseil de classe à propos d’un élève qu’il est "irrécupérable"... C’est peut-être dans cette lepenisation des esprits et dans cette difficulté à questionner les pratiques qu’est la véritable fracture. Bien plus que dans les discours des uns et des autres. Mais je suis un incorrigible pédago...

Les rythmes et les médias
C’est un déluge qui s’est abattu dans les médias sur la réforme des rythmes scolaires mise en œuvre à la rentrée. En répercutant ces critiques, les radios, les télévisions ont-elle joué leur rôle de vigies face au gouvernement ou bien ont-elles servi de caisse de résonance de certains parents de certains milieux - en l’occurrence, les plus aisés (et qui ont accès aux médias) ? C’est ce questionnement, que nous formulions déjà la semaine dernière que l’on retrouve dans une récente émission d’Arrêt sur images. Daniel Schneidermann y interroge Marie-Estelle Pech, journaliste éducation au Figaro, Maryline Baumard, journaliste éducation au Monde, auteure de "L’école : le défi de la gauche". Jacques Salvator, maire d’Aubervilliers, Pierre-Marie Lasbleis, parent d’élève opposé à la réforme sur Aubervilliers. Dans le papier qui accompagne la vidéo, l’animateur d’Arrêt sur Images indique il semble que certains spécialistes éducation n’aient pas pu travailler dans leur rédaction comme ils l’entendaient. "J’ai dû me battre dans ma rédaction pour raisonner des rédacteurs en chef qui voulaient en faire énormément sur les critiques envers la réforme" nous raconte un journaliste, sous couvert d’anonymat. Des chefs qui se fondaient sur leur propre expérience : "mon fils est fatigué, c’est à cause des rythmes scolaires", et demandaient aux journalistes de faire des reportages dans ce sens. Le spécialiste éducation tentant de son côté de relativiser, la fatigue des enfants étant courante trois semaines après la rentrée, réforme ou pas, nous précise-t-il. "Pendant une semaine, il n’y avait pas moyen de prendre du recul et de parler de l’intérêt pédagogique de la réforme", déplore-t-il. ” . Toutefois d’autres journalistes notent qu’au contraire, il y aurait eu dans certains médias l’incitation inverse à mettre en avant les aspects positifs de la réforme.
Alors le retour à la semaine de quatre jours et demi est-elle une construction médiatique ? Oui et non. Oui, car il y a bien eu un emballement et une instrumentalisation politique, c’est indéniable. L’effet de loupe a joué à plein et a mis en évidence les “couacs” de la réforme. Les ratés, les dysfonctionnements, c’est bien plus médiatique que les trains qui arrivent à l’heure. Mais cela veut-il dire pour autant que tout fonctionne bien ? Non. Il y a des critiques constructives qui visent à améliorer le système. Pour cela il faudra dépasser les deux écueils de l’esprit de critique et de la méthode Coué. Et passer à une approche constructive où l’on se fait confiance et où essaie d’inventer pour le bien de tous les enfants.
Tiens, c’est finalement la même chose que pour les programmes…

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot