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Billet du mois (N°432 - avril 2005)

Prise de distance sur un kilomètre en piscine

Par Dominique Natanson


Il ne viendrait à l’idée de personne de me qualifier de sportif ! Pourtant, péniblement comme tout un chacun, je m’efforce de maintenir ce créneau d’une heure par semaine réservé à la piscine. Je nage donc, cela me fait du bien, mes articulations se dérouillent un peu. L’ankylose qui guette mon épaule droite se fait oublier. Des muscles dont je ne soupçonnais pas l’existence se mettent à travailler tandis que mon esprit laisse mon corps gérer la situation. Et je songe à ce que m’a dit Chérazade, ce matin, dans le couloir du lycée.

Je flotte en toute quiétude, vêtu de ma candeur et de mon maillot de bain (qui n’est pas de lin blanc). Le liquide amniotique (chloré !) semble dissoudre toutes mes rigidités pédagogiques. D’un bord à l’autre de la piscine, je me sens davantage « passeur culturel » [1]. Je me dis que peut-être Chérazade a raison quand elle dit que « c’est mieux quand on a le choix entre deux sujets ». Ce n’est pourtant pas ainsi que j’ai préparé le devoir surveillé d’après-demain.

Des enfants et des adolescents jouent autour de moi. Ils s’éclaboussent, ils sautent en « faisant la bombe ». La détente physique qui me gagne me pousse vers l’indulgence amusée. Dans l’eau, je suis débarrassé des programmes, du stylo qui me vampirise, des exemples et documents d’un manuel qui ne peut flotter ici. Ce désir de précision qui fait habituellement gonfler les contenus de mes cours, cède dans le flou un peu cotonneux de l’effort physique. J’ai davantage l’envie d’être vraiment un facilitateur des apprentissages. Je vais revoir ce projet de devoir et tant pis si le transparent était déjà prêt pour le rétroprojecteur.

Je réalise que c’est souvent là, dans la piscine, que se sont élaborées les stratégies de rupture avec le traintrain. C’est là que j’ai réussi à sortir, il y a quelques années, d’une crise vécue avec mes 4e AS. Ils avaient consciencieusement fichu en l’air le début de mon cours sur la Révolution française et c’est pendant les cinq cents derniers mètres de mon hebdomadaire kilomètre nage libre que la conclusion logique m’était apparue : ma petite voix intérieure, très diserte en milieu humide, m’a dit ce jour-là d’être conséquent avec moi-même et de poursuivre dans la voie de la pédagogie institutionnelle [2]. Au lieu de me durcir intérieurement, de « serrer la vis » un bon coup, j’ai donc remis les clés de la situation aux élèves, dans un « conseil » où ils durent contrôler leur propre production de pages Web sur la Révolution...

Je songe à ces jeunes professeurs stagiaires qui, lors de la première entrevue avec leur conseillère pédagogique, ont sorti de leur sac un implacable barème de sanctions, prêt à être diffusé à leurs élèves de lycée : un oubli du manuel, tant ! Trois oublis, tant ! On leur a dit qu’il fallait vite entrer dans la rigidité de la règle pour se faire respecter, dans l’ankylose de l’autoritaire confondu avec l’autorité [3]. On leur a dit aussi qu’il valait mieux éviter de sourire le premier jour...

Il est sans doute d’autres lieux que la piscine pour prendre de la distance avec ses pratiques pédagogiques. L’analyse de pratiques rend certes de distingués services. Et sans doute faut-il dire que la réflexion sur son mode de fonctionnement se construit dans la durée, que c’est un objectif pour toute sa carrière professionnelle.

Mais à tous ceux que le mirifique projet de « retour à l’autorité » séduit, on pourrait tout de même conseiller : essayez la piscine !

Ou bien le jardinage, la marche à pied... Essayez la distance.


[1Cf. Jean-Michel Zakhartchouk, L’enseignant, un passeur culturel, Paris, ESF éditeur, 1999

[2Sur la pédagogie institutionnelle, voir par exemple, Édith Héveline et Bruno Robbes, Démarrer une classe en pédagogie institutionnelle, collection Questions d’école, Hatier, Paris, 2000, ou la vidéo de Philippe Meirieu : Fernand Oury - Y a-t-il une autre loi possible dans la classe ?, collection L’éducation en questions, éditions P.E.M.F., 2001. Une présentation rapide des outils de la pédagogie institutionnelle est faite sur le site http://tfpiprovence.online.fr/sos.htm. Il va de soi que cette démarche ne peut s’improviser, même après une heure de piscine !

[3Voir le numéro récent des Cahiers pédagogiques consacré à l’autorité (n°426, sept-oct 2004).