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N°428 - Dossier "De l’enseignement spécialisé à l’intégration dans l’Ecole"

Prendre le risque de réussir

Par Marie Bouthet

Jeune enseignante non spécialisée, Marie Bouthet partageait avec quelques collègues l’envie de bâtir un projet pédagogique visant à intégrer la classe C.L.I.S. dans l’école. En développant un projet sur le conte et en travaillant avec d’autres classes de l’établissement, la C.L.I.S. est sortie de son ghetto.

A la rentrée 2003-2004 les neuf élèves inscrits dans cette C.L.I.S de zone d’éducation prioritaire, forment une classe très hétérogène : certains élèves ont des compétences de cycle I, d’autres de début de cycle II et d’autres encore de fin de cycle II. Tous ces élèves ont un retard global des acquis, des difficultés à se concentrer, à se fixer sur une tâche et à la mener à terme.
En début d’année, la représentation qu’ils ont de leur classe est loin d’être celle d’un lieu où s’organisent des apprentissages, où se construisent la pensée et la réflexion, où le travail s’effectue autour de savoirs clairement identifiés, de savoir-faire et de savoir-être. Ayant intériorisé l’image dévalorisée qu’ils ont d’eux-mêmes et que confirme le regard des autres, ils renvoient cette image à leurs camarades et à l’enseignant comme l’affirmation d’une non-identité. C’est, paradoxalement, par là qu’ils « existent ».

Nous avons alors fait le pari qu’en mettant en place des projets pédagogiques de qualité portant sur des apprentissages culturels, scolaires et sociaux, nous commencerions à modifier cette situation. Nous défendons l’idée qu’appendre, se construire, passe notamment par la transmission et le partage de savoirs communs riches, présentant des enjeux véritables. Ensuite, nous avons décidé de mélanger ces élèves avec ceux d’une même classe d’âge. En ne stigmatisant pas leurs différences, en les considérant comme des élèves et non plus comme des obstacles au bon déroulement du programme, nous voulions qu’ils reprennent confiance en eux, qu’ils trouvent, et qu’on leur fasse, une place au sein même de l’Ecole.

Un projet autour du conte

Parmi les projets que nous avons mis en place au cours de cette année, l’étude du conte nous est apparue comme un moyen particulièrement approprié pour aider ces élèves à « se reconstruire » et à « se retrouver ». En effet, le conte a un rôle initiatique, il est considéré par de nombreux auteurs comme élément formateur dans le développement de l’enfant. Sa lecture permet de s’interroger sur le monde, de percevoir ses différentes valeurs. Il aide à grandir. D’autre part, sa structure narrative en fait un objet d’étude assez accessible. Enfin, outre qu’il montre différents usages et valeurs de la langue, il attire les enfants et devient un vecteur de lecture et d’écriture.
Nous avons étudié des contes merveilleux, appartenant au patrimoine culturel : Hänsel et Gretel, le Petit Chaperon rouge ainsi qu’un pastiche (Le Petit Chaperon bleu marine), les trois petits cochons et pastiches (les trois cochons, les trois petites cochonnes, les trois petits loups et le grand méchant cochon, la vérité sur l’affaire des trois petits cochons). Nous avons aussi choisi la chèvre de M. Seguin, un conte dont la situation finale est malheureuse. Enfin, nous avons travaillé sur H’didouane, conte berbère mélangeant différents contes déjà étudiés (Hänsel Gretel, les trois petits cochons, Blanche-Neige)
Le travail sur les contes a été mené en parallèle avec une classe de CE1-CE2. Nous avons bâti des séances communes d’apprentissage présentant des objectifs portant sur les savoirs culturels,(contes dits « classiques ») sociaux et scolaires. Les objectifs sociaux portaient essentiellement sur la capacité à travailler avec d’autres, à écouter, à construire ensemble un nouveau savoir. Les enfants de la C.L.I.S étant habitués à être groupe restreint et à considérer que celui qui parle le plus fort à raison, il allait de soi qu’il nous fallait penser les séances en fonction de tels objectifs. Dégager les critères littéraires des contes, l’étude du schéma narratif, la description de personnages, apprendre à inférer et à anticiper, comparer les contes entre-eux...ont été des objectifs scolaires prégnants. Aucun objectif n’a été revu à la baisse, aucune exigence n’a été diminuée pour les élèves de C.L.I.S par rapport à ceux de la classe de CE1-CE2. L’objectif était que les élèves apprennent comme les autres, avec la même exigence et les mêmes contraintes. Ils se sont alors investis dans les différentes tâches. Ils ont appris notamment à dresser le portrait moral d’un personnage à partir de la description physique (belle-mère d’Hänsel et Gretel). Ils ont aussi mené tout un travail de littérature comparée entre les différentes versions des trois petits cochons : comparer les héros, les éléments déclencheurs, les étapes, les situations finales, le caractère des personnages...). Une autre tâche, d’écriture cette fois, consistait à anticiper l’étape de résolution en faisant appel à sa connaissance du texte mais aussi à celle des autres contes déjà lus. Le conte H’didouane, outre l’étude du texte, a permis de dresser un tableau comparatif (en se remémorant ou en relisant d’autres contes) et offrir ainsi un récapitulatif sur l’ensemble des contes étudiés. Très rapidement les élèves ont fait des liens entre ce qui passait dans les deux classes. Même si parfois les difficultés étaient bien réelles, ils les ont surmontées, ils tenaient à réussir.
Pour renforcer ces échanges entre classes, nous les avons associées dans des travaux de groupes au sein desquels les uns et les autres ont échangé, se sont écoutés. Les élèves de la C.L.I.S étaient sur le même pied d’égalité que ceux de CE1-CE2. Ils ont ainsi trouvé leur place, et grâce à ce travail en littérature, leur rapport à l’Ecole a changé.

Une question de confiance

En début d’année, ces élèves avaient construit un rapport à l’autorité fondé sur la relation dominant/dominé. Ils avaient pour but de mettre les adultes en difficulté, de les faire « craquer ». Cela passait par des comportements déviants, comme le refus d’entrer dans l’activité, des déplacements incessants, des paroles provocantes et insolentes...Ils avaient fait de la classe leur domaine où ils entendaient imposer la loi.
A partir du moment où ils ont pris conscience d’apprendre et de progresser comme les élèves de l’autre classe ils ont commencé à construire une image d’eux-mêmes plus positive à leurs yeux et aux yeux des autres. Malgré l’appréhension face aux exigences, aux objectifs, ils ont accepté de prendre le risque d’aller vers de nouveaux savoirs, de se tromper, de persévérer et finalement de réussir.
Avoir parié sur de vrais apprentissages et mené un projet a aidé ces élèves à faire confiance à l’adulte désormais reconnu capable de les faire progresser et d’avoir sur eux un regard de maître à élèves. Là encore, ils ont pris le risque de se laisser guider et ont peu à peu renoncé aux comportements de refus et d’opposition. Si la parole de l’adulte a pris du poids c’est parce que ce dernier ne les a pas leurrés sur les activités, c’est-à-dire qu’il a évité de les occuper toute la journée en pensant les duper. C’est alors qu’une relation de confiance réciproque a pu se nouer et s’étendre aux autres adultes de l’école.

En utilisant la médiation des savoirs, l’équipe enseignante a travaillé sur la maîtrise des comportements dans des situations sociales de classe où les élèves de la C.L.I.S. se retrouvaient entre eux, sur la différenciation et l’adaptation du comportement dans une situation où ils travaillaient avec une autre classe, sur le respect des règles de vie qui en résultent, sur le respect des autres adultes auxquels ils ont pu être confrontés.
A force de patience, de rigueur et de stabilité dans notre ligne de conduite, mais aussi parce que nous avions des supports d’apprentissage communs qui ont aidé à faire des liens, les élèves de la C.L.I.S ont accepté la loi commune.
Ainsi, en mettant en place un projet pédagogique, centré sur l’étude des contes, en ouvrant nos classes, en intégrant, ces élèves sont parvenus à ne plus être des élèves isolés et marginaux, vivant dans une communauté fermée. Ils sont devenus des élèves de l’Ecole.

Marie Bouthet, enseignante en CLIS.


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