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Quelle éducation prioritaire ?

Pourquoi venir au collège ?

Vincent Caire

Aider les élèves les plus en difficulté, c’est d’abord contribuer à ce qu’ils donnent du sens à leur présence au collège, voire à ce qu’ils prennent du plaisir !

L’idée initiale : sortir des élèves de leur classe durant 4 semaines, leur prodiguer un enseignement différent, en petit nombre et tenter de les remotiver. Nous avons constitué une équipe de professeurs motivés, qui ont suivi des heures de formation à la gestion mentale autour des travaux de Britt-Mary Barth et d’Antoine de La Garanderie, développé ensemble des outils.

Quels élèves ?

Nous avions choisi de nous adresser à des élèves de 4e menacés d’une exclusion définitive. Notre objectif était double : leur éviter un conseil de discipline et les convaincre de choisir une orientation à la sortie du collège.

Le dispositif fonctionnait comme une sorte de classe relai « internée » : Les élèves quittaient leur classe durant 4 semaines, pour venir avec nous, puis retournaient dans leur classe d’origine. Nous organisions 3 sessions de 4 semaines.

La classe ainsi constituée ne comptait que 6 élèves par session, tous les cours étaient dispensés par 2 professeurs en même temps, afin d’individualiser les apprentissages et de désamorcer les conflits si nécessaire. Malheureusement, malgré ces moyens considérables, les problèmes de discipline étaient tels que nous ne sommes jamais parvenus à mettre en place avec eux des outils pédagogiques pertinents. Au fil des ans et au gré des échecs ou des réussites de chacune de nos sessions, nous avons compris qu’il existait un fossé abyssal entre ce que nous croyions comprendre des difficultés de nos élèves et ce qu’elles étaient réellement, de même qu’il existait un fossé entre ce que nous, enseignants, attendions de nos élèves et ce que nos élèves croyaient que nous attendions d’eux.

Année après année, nous avons fait évoluer notre dispositif, en changeant les critères de « recrutement » et l’orientation générale.

Proposer une boussole

Le dispositif ne s’adresse plus aujourd’hui qu’à des élèves de 6e en grande difficulté scolaire, mal organisés, déboussolés le plus souvent par le passage du primaire au secondaire, mais qui ne posent pas nécessairement de gros problèmes de discipline.

Notre but est véritablement de les aider à donner du sens à l’ensemble de leur scolarité. Sans ce projet de sens, leur scolarité est vouée à l’échec.

Nous sélectionnons désormais 8 élèves par session, avec une session de plus dans l’année, et le plus souvent possible, ils se trouvent face à 2 professeurs. Ils ont désormais 5 semaines de cours par session, dont 4 qu’ils passent au collège, et durant lesquelles on leur enseigne principalement les matières « indispensables » (ou réputées comme telles par l’équipe pédagogique : maths, français, histoire, anglais, SVT…). Durant ces séances, outre les lacunes que nous tentons de combler (mais il y faudrait bien plus de 4 semaines !), nous mettons l’accent sur la compréhension de la consigne et nous mettons au point avec eux des techniques d’apprentissage. Bien souvent, ils ne savent pas apprendre une leçon et croient que passer une heure sans rien comprendre devant une définition suffit pour la savoir. Notre but est qu’ils sortent du dispositif en sachant lire une consigne et en sachant comment s’y prendre pour apprendre une leçon.

La mise au point de ces méthodes d’apprentissage transversales est complexe et nécessite une grande implication de l’équipe enseignante, qui a besoin de se réunir souvent et de beaucoup échanger pour mettre en place des outils communs.

Moments d’échange

Pour qu’ils travaillent en collaboration avec nous, il est nécessaire qu’ils changent leur regard sur l’école, sur leur travail, sur eux-mêmes, qu’ils prennent confiance en eux et en l’école. Pour cela, nous avons créé des moments d’échange ; des sortes de « débriefings » réguliers individuels sur le comportement de chacun et sur leur attitude vis-à-vis des apprentissages. Ces séances s’appuient à la fois sur le ressenti des professeurs, qui tiennent un cahier où est noté tout ce qui se passe durant les cours et sur le propre ressenti des élèves, puisqu’ils remplissent une feuille d’autoévaluation à la fin de chaque cours.

Par ailleurs, depuis peu, nous avons mis en place un atelier autour de l’estime de soi, pratiqué par des psychologues, dont les résultats sont assez probants.

Le plaisir des apprentissages

Ces années d’expérimentations nous ont poussés à développer un autre aspect de l’apprentissage qui leur était étranger : celui du plaisir. Nous organisons plusieurs ateliers ludiques :

  • Un atelier de « lecture plaisir » : nous leur proposons un choix de livres très éclectique, adaptés à leur âge, courts, écrits gros (ce sont leurs premiers critères de choix), faciles à lire, qu’ils choisissent eux-mêmes.
  • Divers ateliers artistiques (danse, cirque, théâtre, écriture et réalisation d’un petit film), en collaboration avec une compagnie théâtrale et la maison du geste et de l’image. Ils y découvrent le plaisir de la répétition, la satisfaction d’avoir appris sans essayer d’apprendre. Ils sont eux-mêmes la matière principale de travail. Ils deviennent donc acteurs dans tous les sens du terme. En fin de session, une représentation publique a lieu devant les parents et l’ensemble des élèves de 6e. C’est une forme d’accomplissement pour eux, dont ils peuvent être fiers. Cette fierté, c’est souvent la première fois qu’ils l’éprouvent dans le cadre de l’école où pour une fois, ils ne sont pas mis en échec.

Retour en classe normale

La dernière étape de ce projet de sens a lieu après leur retour en classe. Chaque élève fait l’objet durant plusieurs semaines d’une fiche de suivi remplie par chacun de ses professeurs, qui transmettent les informations à l’équipe du dispositif, qui fait régulièrement le point avec l’élève.

Au bout de 5 semaines, l’attitude des élèves ne changera pas forcément de manière spectaculaire. Un changement en profondeur nécessiterait un travail de fond avec les familles, qu’il est assez difficile de mettre en place. Mais ces efforts ne sont pas vains : nous leur avons au moins appris une chose : l’école n’est pas uniquement là pour sanctionner, elle peut aussi essayer de les aider. Leur rapport aux adultes en est forcément changé, et de nouveaux horizons s’offrent alors à eux.

Vincent Caire,
artiste dramatique, ancien professeur de mathématiques au collège Françoise Dolto à Paris


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