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L’actualité éducative du N°385 - Juin 2000

Pourquoi est-il si difficile de changer l’école ?

Par Jean-Michel Zakhartchouk

Du 12 au 15 avril 2000, à la Sorbonne, se sont déroulés les débats sur les recherches et les innovations organisés par la 5e Biennale de l’éducation et de la formation. Le thème de cette année, Éduquer et former au xxie siècle : « Quels savoirs et quelles incertitudes ? » a été décliné dans de nombreuses conférences, rencontres, colloques et communications qui ont cherché, inventé, expérimenté de nouvelles modalités de transmission et d’échanges. Nombre d’informations, sur les recherches comme sur les pratiques, tout à fait passionnantes. Les participants étaient nombreux, principalement chercheurs et formateurs. Sans être négligeable, la présente des praticiens était plus marginale.

À chaque Biennale de l’éducation, il y a une conférence inaugurale par une « personnalité ». Cette année, les participants n’ont pas été déçus par l’intervention passionnante d’Antoine Prost, suivie de réactions de « grands témoins » et d’un débat avec le conférencier.

L’historien de l’éducation, dont nous n’avons pas oublié l’Éloge des pédagogues qui reste d’actualité, a tenté d’analyser les difficultés des changements dans l’éducation, et en particulier d’expliquer pourquoi certains se réalisaient, alors qu’on se serait attendu à un échec, tandis que d’autres, ne parvenaient décidément pas à s’effectuer.

Dans le premier cas, il a cité les transformations du lycée professionnel, avec l’introduction du bac pro, malgré l’hostilité au départ des syndicats et des personnels. Dans le second cas, il a évoqué le tutorat. Celui-ci a été rejeté en 1982 parce qu’il aurait, disait-on, porté atteinte à la « liberté de l’élève » ; alors qu’aujourd’hui, a-t-il fait remarquer, l’aide individualisée est critiquée parce qu’elle serait une manifestation du « libéralisme marchand », ce qui ne laisse pas d’étonner.

Pourquoi les choses se passent-elles ainsi ? En fait, l’essentiel ne réside-t-il pas dans les questions d’identité ? Les enseignants ont une identité fortement « disciplinaire » et ce qui leur paraît porter atteinte à cette identité est souvent rejeté. On accepte à la rigueur d’ajouter (l’aide, les activités périphériques), à condition que cela n’empiète pas sur l’essentiel : les cours dans les matières scolaires. D’où la demande continuelle de moyens supplémentaires, et la pratique de la dénégation pour rejeter les arguments sur la lourdeur des programmes ou l’empilement des connaissances.

Après avoir surtout fait des constats, avoir décrit la réalité, l’analyste a cédé la place au citoyen (A. Prost est aussi un élu d’une grande ville). Les crispations identitaires, pour lui, aveuglent trop souvent les enseignants et on en vient aux dérives de la période récente. Avec émotion et virulence, Antoine Prost s’est insurgé par exemple contre l’instrumentalisation des élèves lors des grèves de mars (amener des classes manifester devant l’inspection académique lui a paru déontologiquement inadmissible) et contre la montée de la haine. « Une critique outrancière du ministre contribue au discrédit de tout ministre et donc de l’autorité. Gare aux effets en retour ! ».

Le débat qui a suivi, notamment avec J.- Y. Rochex et Ph. Perrenoud, s’est avéré riche et stimulant. Ce qui nous fait regretter qu’il n’y ait pas davantage de discussions de fond entre intervenants lors de ce genre de colloques. Par exemple, ici, on aurait eu envie de prolonger l’interrogation sur la grandeur et les limites de cette fameuse « identité disciplinaire ». Mais nous aurons la chance de retrouver Antoine Prost au colloque sur les élèves en difficulté, cet automne, colloque dont le CRAP est l’un des organisateurs.

Jean-Michel Zakhartchouk, Professeur de français en collège.